En direct du Maroc semaine 4

En direct du Maroc semaine 4

Jeudi 4 octobre

Ighrir – Tagnit, 75 Km

Dénivelés +630; – 1050

Petit déjeuner entre hommes ce matin; au menu , soupe de riz, dattes, pain à tremper et thé, bien sûr. Les deux frères de Hadija se plaignent des conditions de travail dans les champs. Le plus jeune, le futur papa, va plus loin en tenant des propos que je ne rapporterai pas afin de ne pas risquer de lui porter préjudice. Finalement, dans cette société où la vie est rude, ce sont les femmes qui se plaignent le moins. Leur entrain et leur bonne humeur laissent penser qu’elles se satisfont mieux de leur condition. Les hommes semblent bien plus frustrés.

Mon départ est observé avec attention par les enfants de l’école voisine.
A l’entrée de Taliouine, une Kasbah partiellement en ruine.

En moins d’une heure j’atteins Taliouine, la capitale du safran. Comme hier pour les tapis, je m’adresse au GIE qui regroupe les 25 coopératives du secteur. Je fais le tour de « la Maison du safran » qui explique les secrets de cet épice – plante médicinale – teinture – maquillage. La culture est curieuse; les bulbes sont semés en septembre seulement, puis régulièrement irrigués comme j’ai vu hier. Les fleurs apparaissent dès la fin octobre et jusqu’au 15 novembre environ. Dans les trois jours qui suivent la cueillette il faut extraire les trois stigmates de chaque pistil; un travail hyper-minutieux exclusivement féminin. C’est l’émondage. Les stigmates sont enduites séchés, jusqu’à perdre 80% de leur teneur en eau. A ce stade, le safran peut se conserver très longtemps. L’an passé, le gramme se négociait entre 30 et 35 €. J’ai vu des petits sachets passer d’une main à l’autre, en échange de plusieurs billets de 200 Dirhams.

Vue de la terrasse de la maison du safran.

Faute de pouvoir en voir davantage, je ne m’attarde pas dans cette ville sans autre intérêt. En faisant quelques provisions, je croise des Français qui achètent des plateaux entiers de gâteaux. De mon côté je goûte la spécialité locale, le thé au safran; pas mauvais.

Encore quelques Km sur cette N 10, et je bifurque à gauche en direction d’Igherm et Tata, deux villes dont on dit qu’elles ne présentent guère d’intérêt, mais on a parfois de bonnes surprises.

Le plissement de ces montagnes leur donne un aspect sympathique.
Quand un seul bâtiment est en bon état dans le village, c’est la mosquée.

Mon plan de voyage prévoit l’étape à Taghzoute, au Km 43, mais je traverse sans doute le village sans le voir. Et puis il est beaucoup trop tôt pour m’arrêter, surtout dans un coin aussi désert où il n’y a rien à faire. Je prolonge donc le trajet et me fixe un objectif de 70 Km, ce qui devrait m’amener à Tagnit, un peu plus en altitude.

De maigres oliviers fournissent juste ce qu’il faut d’ombre pour pique-niquer.

 Le tour du village, situé à flanc de coteau, me laisse dubitatif sur les possibilités d’y planter une tente. De l’autre côté de la route, l’oued asséché m’offre un lieu calme, propre et à l’abri du vent qui se lève. Je me pose là et j’attends d’éventuelles réactions des habitants. Comme rien ne se passe, je monte ma tente et me prépare pour la nuit.

Vendredi 5 octobre

Tagnit – Ighrem 60 Km

Dénivelés : + 1294, – 844

Première image du jour. Le soleil a rendez-vous avec la lune…

Mon petit coin au bord de l’oued à sec était vraiment très agréable; surtout calme comme j’ai rarement connu car à l’écart de la route, sur laquelle le trafic est quasi nul !

Ce matin, double dose de café !

Je le constate encore en repartant : je rencontre moins d’un véhicule au Km… Ce début de journée se présente bien. La route est belle, le temps calme, je suis bien reposé; du coup je tire des plans sur la comète, prévoyant d’arriver à Ighrem vers 13h.

Le soleil levant m’attribue des roues de géant.

Ça, c’était avant… avant que je ne traverse le charmant village de Azaghar n’Irs qui marque l’entrée dans une jolie vallée très étroite. Or celle-ci va se révéler être un vrai couloir à vent ! Et dans une telle vallée encaissée il n’y a que deux possibilités quant au sens du vent : de face ou de dos. Et bingo ! C’est mon jour de chance, je l’ai pleine bille. Tout de suite, ça change le rythme de pédalage. Je dois m’employer pour atteindre péniblement les … 12 Km/h. Heureusement, la vallée est superbe, les a pics rocheux la transformant en véritable canyon par moments. 

Encore un décor de cinéma !
Quelques modestes villages sont accrochés à flanc de montagne.

A midi, je suis à Ouzoun, j’ai effectué 30 Km, soit la moitié du programme du jour. Mon plan et ma comète s’éloignent…

A Ouzoun ce vendredi, c’est le souk hebdomadaire, et justement les fidèles sortent de la mosquée. L’animation est à son comble. Avec mon vélo au milieu des étals, j’apporte une attraction supplémentaire. Malgré cette curiosité, je vais vivre un incident curieux. Je m’adresse successivement à trois échoppes pour acheter du pain; et curieusement les trois en sont dépourvues, alors que je vois des clients repartir avec plusieurs galettes. Mieux même, aucun ne peut m’indiquer la bonne échoppe pour en trouver…

Au souk d’Ouzoune, Colibri est l’attraction du jour !

Contrarié voire choqué, je poursuis mes emplettes. Et tandis que j’achète des dattes et des tomates, un adolescent me tape sur l’épaule : »tu veux combien de pains »? Et il revient trente secondes plus tard avec les deux boules souhaitées. Bizarre, bizarre. Le pain du souk serait-il réservé aux autochtones ? C’est la première fois que je vis quelque chose de ce genre. Le plus fort, c’est que le jeune homme à qui je dois 5 dirhams disparaît dans la foule avec ma pièce de 10… et revient aussitôt avec ma monnaie. Choukran bezaf, gamin !

Bien qu’ayant déjà faim, je m’astreins à rouler encore 10Km avant de faire ma pause déjeuner. Ce que j’ignorais, faute d’avoir consulté attentivement le profil de l’étape, c’est que les 10 Km suivant étaient un seule et unique montée ! Un col qui allait me faire passer de 1370 mètres à 1835, soit4,6% pendant 10 bornes. Et toujours avec le vent dans le nez. Il m’a fallu deux heures pour en venir à bout, soit une moyenne de 5Km/h ! J’ai même vu mon compteur descendre au-dessous des 4Km/h, vitesse à laquelle l’équilibre est très précaire. C’est sans doute ce que j’ai fait de plus difficile depuis mon départ. 

Plus que les montées, le vent m’aura fait souffrir toute la journée.

En haut du col je prends le temps de déjeuner et me reposer en cherchant l’abri du vent. La descente n’en est pas vraiment une car la route reste en altitude, remonte même encore un peu pour franchir deux autres petits cols, avant de descendre vers Ighrem. Il est plus de 16h quand j’arrive au terme de cette étape vraiment difficile.

Là je me pose pour boire un thé et goûter. La ville est calme car c’est l’heure de la grande prière du vendredi. Comme je ne trouve personne pour m’autoriser à planter ma tente en ville, je prends la route de Tata et me trouve un petit coin bien à l’abri du vent, protégé par des cactus.

Ce champ de cactus va m’accueillir pour la nuit.

 

Samedi 6  octobre

Igherm -Imitek 78 Km

Dénivelés non relevés; globalement négatif.

Le vent a soufflé en rafales toute la nuit. Heureusement que j’étais dans un endroit très bien abrité. Au matin c’est toujours pareil et j’entrevois une nouvelle journée de galère. Du coup je rabaisse mes prétentions. Au lieu des 60 Km prévus aujourd’hui, (la moitié de la distance pour Tata), je me fixe un objectif de 40, ce qui m’amène à l’oasis de Tagmout. Cela risque de retarder mon arrivée à Tata, mais tant pis.

Comme chaque matin je repars avec mes déchets et même un peu plus. Geste dérisoire, mais on est Colibri ou on ne l’est pas !

Comme je m’attends au pire, je suis agréablement surpris. Certes, le vent est toujours du sud, mais comme je passe d’une vallée à l’autre, je ne l’ai pas de face en permanence ; il arrive même que j’en sois totalement protégé par des parois rocheuses. J’avance donc à un bon rythme, d’autant que je descends bien plus que je ne monte. Dans la première partie, je traverse bon nombre de villages aux noms pleins de soleil : Ouarmdaz, Tagarirt, Tiouayour, Omagha, et encore Tizgyi Ida Oubaloul !

Si Timkite, ji sirai triste !
Lessive improvisée au bord de la route.

Il est midi quand j’arrive à Tagmout, un oasis charmant, mais il n’y a rien à y faire. A cette heure là, pas question de m’arrêter en si bon chemin. Le souci, c’est que je joue à quitte ou double, car le prochain village, Imitek, est … à 40 Km de là ! Et c’est vrai que le paysage change peu à peu, la montagne s’abaisse, la vallée s’élargit et une autre forme de végétation apparaît, plus proche de la savane.

Changement de paysage. Cette sorte de savane a un avant-goût de désert.
Gare aux bêtes !

Aidé par le soleil qui réapparaît, le thermomètre remonte aussi de quelques crans. Je me sens un peu seul sur cette Nationale 7, aussi est-ce avec soulagement que j’atteins Imitek.

A 3 Km de l’arrivée ! J’adore l’humour de la DDE marocaine.

Il est 15h30, le village est totalement désert, on croirait une ville fantôme, traversée par une unique route. Je m’attends à voir surgir un cow-boy à chaque extrémité, la main sur le colt… J’ai appris qu’il faut attendre la prière de 16h30 pour voir les villes se réveiller. J’en profite pour faire un tour dans la palmeraie et profiter de la fraîcheur du canal qui la parcourt pour faire un brin de toilette.

L’ancien village est abandonné au profit de celui qui se construit le long de la route.
Un havre de paix et de fraîcheur.

Quand une épicerie ouvre enfin sa porte, j’y fais quelques provisions et m’enquiers des lieux de bivouac possible. L’épicier, qui a vécu aux USA, m’explique en anglais que je peux m’installer dans la palmeraie. J’y trouve un jardin clos mais non cultivé qui me convient bien. Choix validé par l’épicier qui est venu voir si je trouvais mon bonheur. Après les cactus, c’est donc sous les palmiers que je m’endormirai ce soir. 

Derrière ce mur et cette porte basse, « mon » petit jardin d’un soir.
Derniers rayons du couchant sur la palmeraie.

 

Dimanche 7 octobre

Imitek – Tata 50 Km

C’est dimanche, on ne se bouscule pas ! D’autant que mon petit jardin dans la palmeraie est bien agréable. Levé à l’aube, je range tranquillement mes affaires et m’offre encore un petit tour dans le dédale des minuscules sentiers qui permettent d’accéder au cœur de cet espace, certes planté de palmiers mais qui abrite aussi plein de minuscules parcelles cultivées et jalousement clôturées.

Grâce à mes efforts des jours précédents , l’étape du jour est courte; il ne me reste en effet qu’à peine 40Km pour rallier Tata, où j’ai l’intention de passer une partie de la journée. Le parcours est facile et je prends plaisir à pousser quelques pointes de vitesse sur les longs faux-plats descendants.

Une étape et une route propices aux pointes de vitesse.

A l’entrée de Tata, je suis escorté par un gamin à vélo qui force pour me suivre, et accueilli par deux contrôles, un de la gendarmerie royale, l’autre de la sûreté nationale. En revanche, déception, pas de lauriers roses à l’entrée d’une ville qu’on qualifie pourtant de « ville rose » pour cette raison. Tout se perd…

Tata, l’endroit idéal pour planter ma … tante.

Ayant repéré l’existence d’un camping municipal adossé à la piscine, j’y vais direct. Première déception, la piscine est vide. Ensuite j’ai du mal à trouver un coin pour planter ma tente, vu que l’espace « camping » est à 99% bétonné. Bon, j’opte pour le seul arbre et son ombre maigrelette. Je remplis la fiche, je paie, et je vais aux toilettes où je constate que les robinets ne délivrent ni eau chaude ni eau froide. Quant aux prises électriques, aucune ne fonctionne. Ni une ni deux, je reprends Colibri et je retourne à la réception. On m’explique que l’électricité va revenir dans la soirée mais que pour l’eau aucune amélioration n’est à prévoir. Je rétorque que je préfère aller dormir au bord de l’oued et je demande à être remboursé, ce que le gardien fait sans barguigner.

Vue de l’exteri, la piscine a fière allure.
Beaux bassins, mais vides.

Coup de chance, c’est le souk hebdomadaire avec son lots d’odeurs, de cris et de couleurs. J’y fait quelques emplettes, notamment du raisin et des clémentines que je prenais pour des citrons verts, et qui s’avèrent délicieuses. J’achète aussi une recharge pour mon téléphone, profitant d’une offre promotionnelle de Maroc Télécom qui fait x10 : je paie 10 Dh, j’ai 100 Dh de communication ! J’espère ainsi pouvoir envoyer les photos promises aux familles qui m’ont reçu.

Le souk, du mouvement et du bruit.

Je quitte le brouhaha du souk pour me rendre à Agadir Lehna, à 4 Km de Tata. C’est là que se trouve le célèbre « horloge à eau », un système ancestral permettant de répartir l’eau d’une source entre les familles ayant droit. Un bol percé est posé sur une bassine d’eau; le temps qu’il met à couler (42’) est l’unité de mesure du temps qui sert de base pour déterminer les heures d’ouverture et de fermeture des canaux qui irriguent les différentes parcelles. Ils pourraient faire la même chose avec une montre, mais ce système est conservé et géré par un conseil d’anciens.

Le carrefour des canaux d’irrigation qui permet de contrôler la distribution d’eau à chaque famille.

Seulement voilà, il a tellement plu ces derniers temps que l’eau est abondante; pas besoin de gérer la ressource, c’est eau à volonté pour tout le monde. L’horloge est donc au placard et le gardien en RTT. Et moi, Grosjean comme devant. Le système ne sera remis en vigueur que mardi. Je ne vais quand même pas attendre 48h pour voir un bol percé couler dans une bassine d’eau ! N’empêche, je suis déçu de ne pas assister à ce cérémonial.

De retour en ville, je jette un coup d’œil à un camping privé « Le Palmier ». C’est verdoyant, herboré, ombragé et propre ! Pas d’hésitation je dis oui au patron, qui pratique en outre le tri des déchets. Une première ! La fiche de police dûment remplie, je m’installe et entreprend un grand nettoyage de Colibri, puis une douche et une grande lessive. Il fait chaud, l’eau est abondante, c’est le moment où jamais de remettre les compteurs de crasse à zéro…

Le camping est installé en pleine ville, dans la palmeraie urbaine.

J’entends pas loin Les échos  d’un match de foot, je décide d’aller voir. Sur le terrain synthétique, le jeu est d’assez bon niveau ; je dirais du régional de chez nous; il y a au bas mot 500 personnes dans les gradins. L’ambiance est électrique, l’équipe locale est en train de perdre. Au 3ème but adverse, la moitié des spectateurs quittent la tribune. Ça ne rigole pas…

Un spectateur parmi d’autres…

Étant le seul client du camping, je me sens un peu seul, aussi je choisis de faire un tour en ville. Il est 19h, la nuit tombe, les rues sont noires de monde. Sous les arcades qui bordent toutes les rues, les échoppes sont ouvertes.

Les vieilles mobylettes ne meurent jamais.
Toutes les rues de Tata sont bordées d´arcades.
La place centrale est plus animée le soir que l’après-midi.
Des dizaines d’echoppes vendent les mêmes produits.

Mieux même, le souk est toujours en place, tous les stands sont encore ouverts. A 20 h il fait 28 degrés et c’est l’heure de pointe. Je mange une énorme assiette de poisson frit que j’accompagne imprudemment d’une salade de crudités. On verra bien…

Demain, 70 Km vers Tissint.

 

Lundi 8 octobre 

Tata – Tissint, 73 Km

Dénivelés : + 338, – 449

25 jours/ 50, je suis tout juste à la moitié de mon périple. Un peu plus de 1.300 Km au compteur pour une centaine d’heure en selle, voilà le bilan chiffré. Pour le reste, des paysages, du froid, du chaud, des découvertes, des rencontres et pas vraiment de galères. Je signe tout de suite pour une suite aussi riche et intense !

Bon, j’aurais aimé commencer cette deuxième partie de voyage ailleurs que sur les toilettes du camping. Eh oui, la petite salade de crudités d’hier soir à eu l’effet indésirable redouté. Comme la première fois, je mâchouille trois pincées de thé dans la nuit et je bois un thé longuement infusé en guise de petit déjeuner. Au moment de démarrer, la situation semble sous contrôle, mais ce ne sont pas les meilleures dispositions pour pédaler, même si l’étape s’annonce quasi-plate. 

Parfois, c’est long…

Conscient de ne pas pouvoir faire 70 Km sans manger, je me fixe pour objectif le premier village sur mon trajet, Akka-Iguirene, à 28 Km de Tata.

Arrivé là bas, je cherche un troquet pour boire un thé et manger du pain. Une première rue explorée sans succès, la deuxième qui mène à l’école et à la mosquée est tout aussi dépourvue d’établissements de restauration. J’avise alors deux passants, qui me confirment l’absence de troquet dans le douar. Mais… « tu veux boire le thé et manger le pain ? Viens, viens »; et ils m’entraînent dans un dédale de ruelles jusqu’à la mosquée. Au pied de celle-ci, un groupe d’hommes s’activent sur un chantier. Tous travaillent bénévolement pour remettre en état la maison de l’Imam, qui jouxte la mosquée. On m’explique qu’ils font partie d’une association de développement du village, qui a déjà initié la création d’un crèche pour les enfants de 2 à 4 ans. Pour le moment, ils refont l’étanchéité de la toiture qui laissait à désirer. Et bien entendu, au milieu des seaux et des brouettes, il y a le réchaud, la bouilloire et le pain. 

Goûter improvisé au milieu de la ruelle.
Le pain est bien à l’abri dans ce magnifique panier rond.

Je suis accueilli comme un roi, j’ai droit à du pain tout chaud sorti du four, à tremper dans l’huile (j’évite quand même…) et dans la confiture. Et la chaleur humaine avec ça ! On m’interroge sur mon voyage, sur mon vélo, sur ma famille et le plus francophone fait les traductions.

Trop fiers de poser avec moi !
L’ancien surveille le chantier.

Comme je leur demande s’ils vont restaurer d’autres maisons du village, dont beaucoup sont en ruines, ils m’expliquent que non, elles sont abandonnées et on en construit de nouvelles plus loin, en parpaings. L’entretien du pisé est trop contraignant. 

Ils me font ensuite monter sur le toit pour visiter le chantier et me font même participer à la fabrication du ciment, juste le temps de prendre quelques photos, qu’ils espèrent bien voir sur Facebook !

J’ai participé à la rénovation de la maison de l’imam !

Je repars de là l’estomac légèrement garni, mais surtout le cœur léger, heureux de cette rencontre et de cet intermède totalement improbable.

Le reste de l’étape n’est qu’une formalité, même si le soleil tape dur en cette fin de matinée.

Le paysage est de plus en plus désertique.
Juste avant d’arriver à Tissint, de la verdure réapparaît.

J’arrive à Tissint vers 13h et je me dirige tout de suite vers les cascades d’Aqui pour y trouver de la fraîcheur. Mais au passage devant l’hôtel-restaurant la Kasbah de Tissint, mon regard est attiré par une belle piscine, pleine celle-là. J’obtiens facilement le feu vert pour planter ma tente derrière les chambres et je me jette à l’eau. Quelle sensation délicieuse! En quelque minutes j’efface toute la fatigue de la matinée et je me sens prêt à repartir ! Mais d’abord je mange une omelette que mon tube digestif semble accepter.

Quel bien cela fait de se jeter à l´eau après 4 heures de vélo dans la chaleur !

Je descends ensuite à pied à la cascade d’Aqui où quelques gamins se baignent. J’en fais autant car les effets de mon plongeon dans la piscine sont déjà largement dissipés. J’évite de goûter l’eau (pas le moment…) mais je ne sens aucun goût de sel. Qu’importe, la fraîcheur de l’eau et la beauté du site me procurent du plaisir. Je rince ma chemise et la remets sur moi; elle sèche le temps de rentrer à l’hôtel, situé à 300 mètres…

Les cascades d’Aqui, un joli site bien rafraîchissant.

Commence ensuite la recherche de la maison de Charles de Foucauld. Ce militaire insouciant et débauché va se passionner pour le Maghreb. En 1882 il démissionne de l’armée et s’installe à Alger. Mais son vrai but est le Maroc, alors interdit aux Européens. Il y pénètre au péril de sa vie. Pour être en sécurité il se fait passer … pour un rabbin !

Il parcourt 3000 Km à pied et relève une foule d’informations sur le pays, ce qui lui vaudra la gloire à son retour. Il entre ensuite dans les ordres, puis s’installe en ermite en Algérie, où il sera assassiné en 1916.

Donc, il est notamment passé à Tissint, où il a vécu dans une maison… introuvable ! La personne qui en détient la clef n’est pas chez elle, son mari ignore où elle est (oh!). On se donne rendez-vous à 18h, mais je ne vois arriver personne. La visite me semble compromise…

À 18h30 surgit le jeune homme qui m’a montré les lieux, mais il est trop tard pour visiter maintenant, la nuit approche. On se donne rendez-vous demain matin à l’hôtel. 10h; ça va me faire décoller tard, mais tant pis. J’en ai assez des visites qui me passent sous le nez !

Retour à l’hôtel; le montage de la tente est rendu compliqué par des bourrasques de vent et un sol sablonneux dans lequel les piquets ne tiennent pas. Pour un peu je m’énerverais… Le dîner n’est pas servi avant 20h30. Mais c’est que j’ai faim moi. Ma petite omelette de ce midi est bien loin. Pour patienter, je replonge dans la piscine !

 

Mardi 9 octobre

Tissint – Foum Zguid 66 Km

Dénivelés : +248; -155

Un coup de tabac, diraient nos navigateurs ! La chaleur excessive d’hier a déclenché un orage du tonnerre vers 1h du matin. Dix minutes, pas plus, mais dans ma minuscule tente j’ai été secoué comme un chat dans un tambour de machine à laver ou un singe dans une capsule Apollo qui traverse les couches denses de l’atmosphère ! Mais tout a tenu bon et j’ai pu ensuite profiter du magnifique spectacle de l’orage qui s’éloignait ; un festival d’éclairs comme j’en ai rarement vu.

Ce matin, le temps est calme et ensoleillé, mais du vent est encore annoncé cet après-midi.

Cet aqueduc traverse toute la ville pour l’alimenter en eau.
C’est jour de curage de l’aqueduc; pas un luxe !

A 10h j’attends devant l’hôtel le jeune homme qui doit m’emmener à la maison de CdF. Mais à 10h15 il n’y a toujours personne. Le réceptionniste m’informe que de toute façon, la femme qui a la clef est en voyage à Casablanca pour la semaine ! Dépité, je repasse voir quand même, à tout hasard, mais les voisins ne me laissent aucun espoir. Je me contente de faire quelques photos par dessus la porte… qu’un petit coup d’épaule suffirait à faire sauter. Mais par respect pour le saint homme, je me retiens d’entrer en force…

On accède à la maison de Charles de Foucauld par un labyrinthe qui passe sous des maisons en ruine.
Le peu que j’ai pu apercevoir de la maison du grand voyageur.
Des dessins sur le mur d’une pièce.

L’étape vers Foum Zguid est une formalité : 66Km expédiés en moins de 3 heures, avec l’aide d’un petit vent de sud qui m’est favorable cette fois. La ville est un peu plus vivante que Tissint, mais il n’y a rien à voir ni à faire. Petit repérage de couchage dans la palmeraie et un thé en terrasse en regardant les gens et le temps passer…

Bienvenue à Foum Zguid.
La mosquée de Foum Zguid est magnifique.

Je consulte la carte et le guide et je m’aperçois que je suis passé juste à côté d’un site rupestre assez réputé. Quel c…, je l’avais noté et c’était peut-être la seule chose intéressante à faire aujourd’hui !

Hier, un guide m’a confirmé que la route Foum Zguid – Zagora, indiquée comme piste sur la carte Michelin, est bien goudronnée. Je suis tenté de prendre ce raccourci, mais cela me ferait manquer une vallée sympa et la ville d’Agdz avant d’aborder la vallée du Drâa. Je maintiens donc mon programme initial, même si l’itinéraire peut paraître sinueux ( remontée vers le nord pour plonger plein sud ensuite).

Malgré l’endormissement qui gagne la ville peu à peu, je fais un petit tour qui me permet de dégotter un petit camping sympa dénommé « khayma », la tente. Il propose des hébergements sous des tentes berbères, mais je préfère planter la mienne dans un petit coin tranquille, à côté de la piscine. Eh oui, encore ! Je prends donc un bain suivi d’une douche, chaude grâce au chauffe-eau solaire installé sur le toit des sanitaires. Et puis je casse une croûte, partagée avec un petit chat roux adorable mais envahissant et des mouches seulement envahissantes.

Le petit coquin aimerait bien visiter ma tente.
Installation pas loin de la piscine.
Si quelqu’un connaît un truc pour les éloigner (a part me laver les pieds, c’est fait, merci), je suis preneur.

Vers 18h je retourne en ville, voir si ça bouge un peu. Effectivement, les échoppes ont ré-ouvert leurs portes et les terrasses sont garnies. Mais on est loin de l’animation de Tata, dimanche soir. L’atmosphère est bizarre; le ciel au dessus de la ville est bleu, mais dans toutes les directions l’horizon est complètement bouchée par quelque chose qui ressemble à de la brume. Mais je pense que c’est du sable soulevé par le vent qui s’est effectivement levé.

Une mosquée dans la brume de sable; atmosphère étrange, ce soir…

J’en ai la confirmation en rentrant au camping : comme il fait nuit, j’allume ma lampe frontale; dans le faisceau lumineux je vois passer une fine poussière de sable.

Entre temps, j’ai profité de l’obscurité pour observer la prière du soir dans la mosquée éclairée. Je regrette vraiment de ne pas pouvoir assister à un « office ». Et dire que c’est un Français, le maréchal Lyautey qui a édicté cette règle en 1912 pour éviter tout risque de heurts entre musulmans et européens.

Allez, une petite pensée du jour pour clore cette journée sans grand relief : dans l’attente du remaniement ministériel, beaucoup de Marcheurs rêvent d’un marocain. Ils n’ont qu’à se mettre au vélo; moi, des Marocains, j’en vois toute la journée !

De Foum Zguid a Zagora, mon parcours dans les prochains jours.

 

Mercredi 10 octobre

Foum Zguid – Bou Azzer 85Km

Dénivelés : +1137, -446

En plus du muezzin et des chiens errants, j’ai droit au clairon comme réveille matin. En effet Foum Zguid est une ville de garnison; les casernes occupent une partie importante de la ville et on croise beaucoup d’uniformes. 

Mais en sortant de la ville c’est une nuée de gamins à vélo que je croise. Ils vont à l’école et sont tout contents de croiser un cycliste en vacances.

Les filles se cachent…
… les garçons viennent au contact.

De mon côté, je suis toujours contrarié par mes deux visites manquées de la veille. J’ai même étudié la possibilité de revenir sur mes pas pour visiter le site rupestre. Mais il est à 45 Km, soit 90 aller-retour, sans garantie de pouvoir visiter. Trop risqué, j’oublie. Et puis il y a les mouches. Apparemment c’est la période de mûrissement des dattes qui favorise leur développement. Je pensais qu’une fois sur le vélo elles me laisseraient tranquille; mais non, elles me poursuivent et se posent sans cesse sur mon visage. Je finis par sortir une petite serviette éponge avec laquelle je fais régulièrement des moulinets pour les chasser. C’est absolument ridicule mais assez efficace. Et puis il y a l’iPhone qui ne prend plus la charge. Je vérifie les branchements, mais je crains que ce ne soit dû au vent de sable d’hier qui se serait insinué dans la prise. Ma batterie baisse à vue d’œil, ça me stresse. 

Et puis ma petite femme me manque. J’ai ce matin l’impression qu’il ne m’arrive plus rien d’intéressant, je fais du vélo et du camping voilà tout. 

Bref, c’est le coup de mou, le blues du voyageur, le moment de déprime. J’ai même dû mal à apprécier la beauté du paysage pourtant très spectaculaire, avec le vert des palmeraies successives qui contraste avec la roche brune des montagnes et le bleu du ciel. Quand soudain…

En contrebas de la route, près d’un lavoir, deux femmes lancent de grosses pierres vers un point précis du sol. Visiblement elles sont aux prises avec un serpent. Je m’arrête pour observer la scène. Au même moment, deux hommes passent sur la route à vec un panier plein de dattes qu’ils viennent de cueillir. « Tu veux des dattes ? Tu as un sac plastique »? Et me voilà lesté d’un bon kilo de magnifiques fruits. « Tu bois le thé »? Je ne fais même pas semblant de refuser; cela tombe pile poil au bon moment et ça me fait autant plaisir qu’à eux. Et me voilà installé dans le petit salon, devant la table qui se garnit d’eau, de thé, puis arrivent le pain et ses petites coupelles d’ingrédients, et les dattes et les petits gâteaux… Youssef parle bien français ; il est « cordiste », il effectue des gros travaux suspendu à un filin sur des chantiers importants, comme celui de la 3ème tranche de la centrale solaire Noor, près de Ouarzazate. Il me montre des photos, prend mon numéro de téléphone et mon Facebook.

Youssef le cordiste et son épouse m’ont accueilli avec chaleur.
L’épicier du village fait crédit aux gens en difficulté et trouve toujours des solutions pour les aider à payer.

Nous sommes rejoints par les deux chasseuses de serpents qui ne sont autres que sa sœur et sa femme ! Je repars avec deux pains, encore des dattes et les petits gâteaux ! Ce moment de convivialité me fait le plus grand bien, et je repars réconforté, d’autant que je trouve la solution à mon problème de recharge : j’avais tout simplement laissé la lumière du vélo allumée et c’est elle qui pompait toute l’énergie délivrée par la dynamo. Du coup je trouve le paysage encore plus beau qu’avant et je m’arrête souvent pour faire des images.

Le secteur regorge d’endroits propices au bivouac.
Le plaisir de l’eau !
Quand les nuages jouent à imiter les montagnes.

Je vois même plein de petits coins sous les palmiers qui seraient idéaux pour bivouaquer. Mais il est midi et je n’ai effectué que 40 Km.

Je fais bien d’en profiter car l’oued se dessèche, le paysage aussi. Finis les oasis de verdure, le minéral s’impose et les villages disparaissent du paysage. Celui où j’avais prévu de faire étape arrive trop tôt, vers 15h et c’est un hameau. Si je m’arrête là je vais m’ennuyer tout l’après-midi. Comme la chaleur est supportable, je décide de continuer jusqu’au prochain, au Km 80. J’y accède par une longue côte de 2Km qui me fatigue bien. Et en haut je découvre un paysage étonnant : Bou Azzer est une immense mine à ciel ouvert. A perte de vue ce sont des installations, des montagnes de roche verdâtre, des bassins de stockage, des hangars, des bâtiments administratifs, des véhicules etc. Tout cela dans un périmètre totalement clos par des grillages. Je pousse un peu plus loin pour trouver le village.

Bou Azzer est la plus grande mine de cobalt du Maroc. On extrait le minerais en surface et en profondeur.

Après tout, les gens qui travaillent là habitent bien quelque part. Mais pas de village; je dois me rendre à l’évidence : Bou Azzer est une mine, et rien d’autre ! Le prochain village, Tasla est à 19 Km et je ne sens pas le courage d’y aller. J’envisage donc de chercher un coin de bivouac sur la route. J’ai de l’eau et de la nourriture, je suis autonome.

Quand soudain…

…un jeune homme en claquettes court vers moi en m’interpellant en français. Je vais vers lui. C’est Mustafa, il travaille à la mine et adore recevoir des étrangers de passage. Toi mon gars, c’est Allah qui t’envoie ! Sa maison est à 2Km, c’est à dire juste en bas de la côte que j’ai eu tant de mal à monter, mais qu’importe, je suis trop content pour me plaindre. Chemin faisant, On parle, Mustafa est mineur de fond; il extrait du cobalt, minerais bleu très convoité car utilisé notamment pour réaliser des alliages de métaux et nourrir nos batteries de téléphones. La mine, qui emploie 1500 personnes, produit aussi de l’argent et d’autres métaux rares.

Le hameau où vit Mustafa abrite une enfilade de maisons basses reliées entre elles par des passages étroits. Vivent là Mustafa, ses parents, ses quatre frères avec leurs épouses et leurs enfants, et puis l’oncle et la tante, les cousins, bref un vrai village familial où l’on vit de façon totalement collective et solidaire.

Comme les hommes travaillent à la mine, la situation financière est confortable, ce qui se ressent dans l’aménagement : chacun dispose de sa chambre, qui est équipée d’un vrai lit, d’une armoire et de la télévision. On est loin des conditions de vie dans les montagnes.

Moment de détente pour Ali, agent de sécurité, avec son fils.
Deux générations veillent à l’éducation des enfants.
Fahija découpe d’anciens vêtements pour en faire des tapis.

Après avoir partagé le thé, on reste dans le salon; au fil du temps le cercle familial s’agrandit à mesure que les hommes rentrent du travail. Puis arrive l’heure du dîner, un grand plat de sardines grillées accompagnées de frites et d’aubergine, le tout arrosé de Coca-Cola. La soirée est joyeuse, ponctuée de traductions franco-berbèro-musulmanes.

Je dors dans la chambre de Mustafa, sur une montagne de tapis et de couvertures.