En direct du Maroc, semaine 7

En direct du Maroc, semaine 7

Jeudi 25 octobre

Erfoud 30 Km

Ce matin, ma décision est prise, je reste à Erfoud pour la journée. J’ai la chance de me trouver là le jour où commence la plus grande fête de l’année; ce serait idiot de tourner le dos à cette occasion.

Au petit matin je fais mes adieux à Patrick, le jeune Suisse qui poursuit son chemin, visiblement peu amateur de grandes fêtes populaires. On se reverra peut-être à Fès puisque c’est aussi le point d’arrivée de son voyage.

Encore deux semaines de voyage pour Patrick.

Sur les 5Km qui me séparent d’Erfoud, il y a un petit village qui s’est mis aussi à l’heure des dattes. La place du marché est occupée par une foule de vendeurs et d’acheteurs. L’un d’eux m’explique les différentes catégories de fruits, qui se vendent de 20 à 45 Dh le kilo, souvent en boites de 2 kilos.

On attend les acheteurs.
Cette variété de datte donne des fruits presque rouges.

L’entrée d’Erfoud est étroitement surveillée par des forces de police impressionnantes. On me dit que le ministre de l’agriculture est attendu pour l’inauguration du festival. Il faut dire que la phoeniciculture (nom donné à la culture des dattes car le palmier est réputé renaître après avoir brûlé) est une activité économique importante pour le Maroc. La production annuelle est d’environ 100.000 tonnes, toutefois loin derrière la Tunisie qui en produit le triple. Le festival annuel d’Erfoud donne lieu à des rencontres économiques et des colloques professionnels sur cette production. D’où la présence de hautes autorités de l’Etat.

Mais c’est aussi une grande fête populaire de trois jours, avec un souk où l’on peut acheter de tout, comme c’était le cas au Moussem des fiancés à Ilmilchil. Et puis des concerts ont lieu chaque soir sur la scène installée sur la grande place devant la mairie. Bref, c’est la fête et certains participants restent dormir sur place, à même les trottoirs, simplement enroulés dans des couvertures.

Avant de plonger dans cette ambiance, je grimpe sur une colline située à la sortie de la ville, le Borj East. La grimpette sur une piste caillouteuse est sévère, mais l’effort en vaut la peine. D’en haut, la vue sur la ville est superbe et on voit bien qu’elle est entourée d’une ceinture verte, une des plus vastes palmeraies du Maroc, avec environ 1 million d’arbres.

Belle grimpette au dessus de la ville.
Erfoud et sa palmeraie.

Sur le retour, je m’arrête prendre des photos de cabanes misérables et couvertes de poussière grise, dans lesquelles travaillent les ouvriers qui fabriquent les objets à base de fossiles. J’ai beau m’efforcer d’être discret, je me fais intercepter par le vendeur qui m’invite à visiter les « ateliers ». Il me montre les blocs de roche bruts dans lesquels on distingue quelques fossiles. Puis j’assiste à la découpe et surtout à la finition. Les gars travaillent au burin, à la meuleuse et … à l’acide ! Le tout dans une fine poussière grise qui recouvre tout, y compris eux. Je crains que la durée de vie moyenne de ces pauvres types ne soit pas très élevée.

C’est dans ces cabanes que travaillent les ouvriers.
Gare aux doigts !
Cette pièce est presque terminée.

Selon la taille des blocs et la disposition des fossiles, cela deviendra une table, un lavabo, un cendrier ou un bijou. Comme à Alnif, je suis fasciné par la profusion de fossiles présents dans la pierre. Je me laisse tenter par des petites pièces rondes incluant des ammonites.

Des fossiles à profusion dans cette pièce.

De retour dans le centre d’Erfoud, je flâne longuement dans le marché couvert et tout autour. On y vend évidemment beaucoup de dattes, mais aussi tout l’alimentaire. Dans le secteur des viandes et poissons je suis interloqué par d’énormes volailles présentées sur les étals. Un vendeur me confirme que ce sont des dindes; elles pèsent jusqu’à 20 kilos. J’ignorais que ces volatiles pouvaient atteindre un tel poids. Plus loin, les stands de poulets où les clients choisissent la bête sur pattes et repartent 5 minutes plus tard avec la volaille plumée et vidée. Méthode Hallal, bien entendu.

Toujours là même animation.
Couleur et blanc
Chèche plus chapeau, deux précautions valent mieux qu’une.

Comme à Rissani, je vois beaucoup de femmes entièrement voilées et entièrement vêtues de noir.

Je crois bien qu’elle me regarde…
Être voilées n’empêche pas de faire du commerce.

J’achète un peu de fruits et un gant de toilette, objet difficile à trouver. Puis je me rends sur l’espace d’exposition entrevu hier soir. Les stands de produits régionaux et artisanaux finissent de s’installer. Je reviendrai quand tout sera ouvert.

20 kilos ! Vous les nourrissez avec quoi, vos dindes ?
Couleurs d’olives.

Pour être beau quand je retrouverai ma chérie, dans tout juste une semaine, je passe chez le coiffeur. Pour 2€, le gars me passe par les trois armes, tondeuse, ciseaux et rasoir. Le résultat est au moins aussi bien que chez un coiffeur français qui m’aurait demandé 25 balles pour la même prestation. De là à revenir pour ma prochaine coupe… je vais réfléchir.

Passé par les trois armes !

J’aimerais bien écouter de la musique, mais le début du concert est fixé à 22 heures ! Du coup, je rentre au camping me doucher, déjeuner et me reposer un peu, bien décidé à revenir en ville en soirée pour goûter à l’ambiance d’Erfoud by night.

La scène est prête pour le concert.

Vers 19h, je suis de retour en ville. L’animation monte peu à peu. Il y a du monde partout, impossible de circuler à vélo dans la plupart des rues, ce qui n’empêche pas certains automobilistes de s’y engager quand même. Je m’installe à une terrasse de café pour boire un thé. Visiblement je suis en décalage avec les Marocains qui sont plutôt au café à cette heure là. 

Vers 21 h je rejoins la place de la mairie où le concert a commencé. La sono est d’une puissance inouïe, et les deux premiers groupes  me cassent un peu les oreilles. En revanche, le chanteur de 22h, qui semble assez connu, est agréable à écouter. C’est de la musique traditionnelle mise au goût du jour mais sans excès et les mélodies sont belles.

Tout en écoutant le concert, je prends plaisir à observer autour de moi, surtout les gamins pour qui c’est vraiment jour de fête; leur épis de maïs ou leur barbe à papa dans une main, le ballon de baudruche dans l’autre, ils rayonnent de bonheur. Les plus chanceux font des tours de voitures radio-guidées au milieu de la foule. Et puis il y a les ados garçons, , maillots de footballeurs sur le dos et coupes de cheveux de même inspiration, qui dansent en petits groupes et se filment avec leurs portables. Quant aux filles, plus réservées, elles regardent les garçons du coin de l’œil.

Les ballons ont beaucoup de succès.

Vers 23h je décide de rentrer. Sur cette route dangereuse, je mets le gilet jaune et j’allume toutes les lumières dont je dispose. A ce titre je fais figure d’ORNI car aucun autre cycliste n’est éclairé.

Arrivé au camping, je continue de profiter du concert; on est quand même à 5Km ! Quand je vous dis que la sono est puissante…

-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-

Vendredi 26 octobre

Erfoud-Errachidia, 87 Km

Dénivelés : + 666 m.

Lever de soleil en même temps que le mien.
Petit déjeuner tout confort sur table et chaises en bois de palmier.
Sur fond de ciel gris, Erfoud pavoise pour le festival des dattes.

Je laisse Erfoud célébrer les dattes sans moi durant deux jours encore et je reprends la route en direction d’Errachidia. La Nationale 13 est très fréquentée et vraiment pas large; la ligne blanche latérale est au raz du bitume, ce qui ne laisse aucune marge de manœuvre lors des dépassements. 

Votre cafetière ou votre cocotte minute vous a lâché ? Pas de souci, Brahim d’Aoufous la répare !

Mais par ailleurs, quel spectacle ! La vallée du Ziz est vraiment la plus belle que j’aie suivie. La palmeraie qui accompagne la rivière est très large et très dense. Elle constitue une zone humide de 65.000 hectares protégée par un plan de sauvegarde. Sur le plan visuel, sa verdure contraste avec l’aridité des montagnes qui l’encadrent. Et comme la route s’élève, la vue est absolument magnifique.

La vallée du Ziz est une merveille.
Bien irriguée, la vallée du Ziz est assez peuplée.

Plusieurs espaces ont d’ailleurs été aménagés aux endroits les plus spectaculaires. J’y rencontre des motards hollandais qui avouent préférer leurs engins au mien pour visiter ce pays beaucoup moins plat que le leur !

Je ne me lasse pas de ces jeux de contrastes de couleurs.
Beau ciel, belle ruine.

À environ 20 Km d’Errachidia, je m’arrête déjeuner dans un lieu réputé, la source bleue de Meski. La renommée du site n’est pas usurpée, c’est un endroit magnifique, avec une source qui jaillit d’une grotte et qui remplit un vaste bassin construit par des légionnaires de l’armée française. Entouré de palmiers plantureux, c’est un peu l’oasis tel qu’on se le représente souvent.

Un bel endroit qui pourrait être idyllique.
A la sortie du bassin, l’eau est canalisée pour irriguer la palmeraie.

Dommage que le site soit si mal entretenu; l’eau du bassin est parsemée d’algues, les peintures sont défraîchies, le sol défoncé par endroit et surtout, les marchands de souvenirs ont pris possession des lieux. Leurs cabanes précaires sont sales et dépenaillées. Bref, ils gâchent le paysage. Averti de leur insistance, je suis peu aimable avec le jeune homme qui me souhaite la « bienvenue mon ami », me présente le site et m’invite à boire un thé. Pour la première fois je refuse l’invitation, lui expliquant que si je voyage seul c’est pour être tranquille et avoir la paix. Il le prend mal mais il comprend le message et me lâche les baskets. Objectif atteint. Je peux ainsi pique-niquer tranquillement en donnant à manger aux petits chats qui rôdent autour de mon casse-croûte.

C’est un trou de verdure où coule une rivière.
Au menu ce midi : mega casse-croûte mortadelle hallal – tomate.

J’arrive à Errachidia vers 14h30, persuadé de trouver là une vraie grande ville. Je veux notamment y acheter une carte routière que je n’ai trouvée ni à Rissani ni à Erfoud. J’imagine même racheter un compteur de guidon. En gros, je me vois déjà traîner dans les rayons d’une FNAC et parcourir les allées d’un Décathlon. Après tout, avec ses 100.000 habitants, Errachidia est une capitale régionale, celle du Tafilalet qui couvre tout le sud-est du Maroc.

Alors certes on est vendredi après-midi, la majorité des magasins sont fermés. Mais même fermée, une FNAC ça se voit. Et là , j’ai beau tourner en rond dans le centre-ville, je ne vois rien qui ressemble même à une librairie digne de ce nom. Je demande au serveur du bistrot où je bois un thé, mais il ne comprend pas ce qu’est une carte routière… comme il n’y a pas de camping non plus, je décide de ne pas attendre la prière du soir et je reprends la route, histoire de m’avancer un peu pour les prochains jours.

J’ai repéré que la route longe un grand lac à une dizaine de kilomètres d’ici. Je me vois bien y bivouaquer. Ma première tentative se heurte à un portail et un mur qui interdisent l’accès à la partie du lac où se trouve le barrage. La deuxième piste est refroidie par l’avis de deux jeunes qui me déconseillent de dormir là. Mais ils m’indiquent une autre piste qui mène au bord du lac. Bingo ! Je débouche sur une petite plage avec une vue magnifique sur le lac al Hassan Addakhil.

Malgré le ciel menaçant, le site est plutôt sympa.

Évidemment la rive est souillée par des détritus, mais le charme opère quand même. Le vent me pourrit la vie, tant pour chauffer ma popote que pour monter la tente. Mais une fois installé, qu’est-ce que je suis bien. A la tombée de la nuit, les trois autres personnes qui fréquentes le site disparaissent et j’ai le lac pour moi tout seul !

-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,-,

Samedi 27 octobre

Lac Errachidia – Tillicht 66Km

Dénivelés + 1003; -760

Journée pleine de contrastes, émaillée de belles rencontres, c’est ainsi que je résumerai ce samedi. 

Le jour se lève sur mon lac.

Après une nuit fraîche et ventée, je démarre sous un soleil timide, poussé par un gentil vent du sud. Je peste assez quand je l’ai de face, alors je me dois de signaler quand il m’aide. Histoire de se chauffer les muscles, la journée commence par un joli petit col de 3 Km qui m’amène à plus de 1.300 mètres. L’altitude aidant, l’air fraîchit. Et comme je suis en sueur en arrivant au sommet, j’enfile le coupe-vent pour amorcer la descente. Je ne le quitterai plus de la journée !

Si ça monte seulement pour les voitures, ça va !

Dans le bas, je fais halte dans le village de Aït Aitman, curieusement coupé en deux par le tracé récent de la Nationale. Même le cimetière est désormais divisé en deux parties, de chaque côté de la route ! Sur les conseils d’habitants, je me rends au cœur d’une des moitiés du village. Pour y accéder, pas de rue, seulement une piste caillouteuse qui traverse la rivière, à sec, heureusement. Je me demande comment font les habitants quand l’eau coule…

Le village d’Aït Atman est désormais coupé en deux par la N13.

A l’épicerie j’achète deux bouteilles d’eau. Tandis que je remplis mes bidons, l’épicier sort de sa boutique et m’invite à boire le thé. C’est pas de refus ! Au menu : pain, beurre et miel de jujubier fait par l’épicier qui est aussi apiculteur à ses heures. Hassan est charmant et ravi de discuter avec un Français. Lui aussi a 3 enfants, ou plus précisément « deux filles et un enfant », expression que j’avais déjà entendue auparavant. Simple carence de vocabulaire ou sens caché ? J’ignore.

Hassan l’épicier et son petit dernier.

Les kilomètres suivants vont figurer dans le top 5 des plus beaux paysages de mon voyage. Les gorges du Ziz sont d’une beauté époustouflante, la rivière, alimentée toute l’année serpente au fond d’une vallée profonde. 

Les méandres du Ziz semblent dessinés pour le plaisir des yeux.

Le summum est atteint au niveau du fameux tunnel du légionnaire, construit en 1930 par un régiment du Génie de la Légion étrangère. L’ouvrage en lui même est très banal, mais la vue à cet endroit là est sublime. 

Le fameux tunnel creusé par les légionnaires en 1930.
Les beaux points de vue se succèdent.

Passé ce temps fort, les choses se gâtent. D’abord la météo avec la disparition du soleil derrière des nuages gris très menaçants et un vent qui tourbillonne et n’est plus aussi portant qu’au début. Ensuite la circulation qui s’intensifie au fil des minutes, avec beaucoup de camions, et toujours cette chaussée étroite sans accotements aménagés. Chaque dépassement demande beaucoup de concentration. Et dire que j’ai encore plus de 100 Km à faire sur cette route !

Vraiment pas beaucoup de place pour un cycliste.

Au niveau de Kerrandou, une belle averse se déclenche, m’obligeant à trouver refuge sous le porche d’une mosquée. Heureusement ce sera la seule de la journée. Le problème c’est l’aggravation des conditions de circulation avec la formation de flaques d’eau sur la chaussée.

Mais pour les vélos c’est pas peyen. Ouf !

Bien que n’ayant effectué que 66 Km, j’arrive à Tillicht assez fatigué, surtout nerveusement. Je m’écarte de la route pour ne plus entendre le bruit des véhicules et je demande l’autorisation de m’installer sur un espace vide devant une maison. Assis sur des troncs d’arbres, j’ai à peine commencé la rédaction de mon blog qu’une femme vient me chercher en mimant boire et manger. Allez, un petit thé ne peut pas faire de mal. Celui ci sera accompagné d’huile d’olives, de confitures, de dattes et de petits gâteaux.

Le tri et le dépouillement du maïs est l’affaire de la femme d’Omar.

Réveillé de sa sieste par une de ses filles, Omar, le maître des lieux me tient compagnie. Puis il m’emmène visiter un de ses jardins au bord de l’oued.

Au décès de son père il a hérité d’un jardin et il a racheté ceux qui revenaient à son frère et ses quatre sœurs. Il y cultive tout ce dont la famille a besoin, ainsi que du maïs et de la luzerne pour nourrir les vaches et l’âne. Il parvient ainsi à subvenir aux besoins alimentaires de la famille. Faute de trouver du travail, ils survivent ainsi.

Omar et son fils Mohammed sont fiers de me montrer leur jardin.

Sur le retour, on salue un voisin qui termine avec des amis un chantier d’étanchéité de toiture. Et comme la journée de travail est finie, on prend le thé… Je goûte là un nouveau produit, une pâte faite d’un mélange de blé, de noix et de chocolat.

Chez le voisin, on boit le thé.
Karima, la fille du voisin prend déjà bien la pose.

Une fois bus nos deux verres de « bière marocaine », on rentre à la maison… pour boire une verre de lait fermenté accompagné de gaufrettes et de dattes; juste histoire de patienter en attendant le dîner ! Et on reste là à papoter, à regarder des photos et la télévision qui diffuse une série chinoise. Je m’éclipse pour aller faire une toilette bien nécessaire après la nuit de bivouac sauvage et la journée de vélo avec quatre couches de vêtements sur le dos. 

Au menu du dîner il y a deux plats, l’un à base de riz, l’autre avec des haricots, tous les deux délicieux.

Omar et sa femme qui se lèvent à 4h pour traire les trois vaches, ne font pas de vieux os. Moi non plus car je voudrais partir tôt demain. D’une part j’ai un col à 1.900 mètres à franchir, d’autre part la météo annonce… de la neige à Midelt dans l’après-midi. Si je pouvais être à l’abri avant l’arrivée des flocons ce serait bien !

-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.-.

Dimanche 28 octobre

Tillicht – Zebzat 53 Km

Dénivelés : + 695; – 639

C’est bon de dormir au chaud quand il fait froid dehors ! La banquette du salon d’Omar et ses grosses couvertures de laine m’ont assuré une nuit très confortable. Au matin, je découvre une maison dans laquelle la vie de famille suit son cours quotidien. Le jeune Mohammed porte les bidons de lait au camion de collecte, la maman est partie acheter le pain frais et Omar fume sa cigarette dans le jardin.

Sa maman de 86 ans, bon pied bon œil, nous rejoint pour partager le petit déjeuner fait de pain frais, huile d’olive, Vache qui rit, bouillie de semoule et thé, bien sûr.

Petit déjeuner en famille.
La maman d’Omar lui donne encore des conseils sur la façon de sécher le maïs.

Avant de partir je passe à l’épicerie acheter des friandises pour les enfants. Après tout c’est dimanche !

En les quittant à 8 h, j’ai pour objectif d’atteindre Midelt avant 14h pour échapper aux intempéries annoncées dans l’après-midi et confirmées par les gros nuages qui obscurcissent l’horizon dans la direction où je vais.

Dès le départ, la journée s’annonce compliquée; elle le sera.

Les deux premières heures de route me laissent penser que je peux atteindre l’objectif ; le vent est fort mais favorable, le soleil se maintient, les jambes tournent bien, ça devrait le faire. Je retrouve avec plaisir les paysages montagneux du haut-Atlas. 

Après une halte à N’Azala, j’entame la montée du col du Talghaumt qui s’avère plus facile que prévu.

La montée est assez facile et le paysage agréable.
Vu comme ça, on a du mal à prendre l’avertissement au sérieux. Et pourtant…

Quand le col est monté (;)), je pense avoir fait le plus difficile puisqu’il ne reste que 30 Km de descente et de plat pour arriver à Midelt. C’est compter sans les éléments qui se déchaînent à partir de là.

Encore un beau col franchi.

Au sommet du col je suis pris dans des rafales de vent d’une violence inouïe. Malgré la forte pente descendante, je ne parviens pas à avancer; je suis littéralement balloté sur la chaussée et je manque plusieurs fois de chuter sous la violence des coups de vent. C’est très impressionnant et pour la première fois j’ai vraiment peur car je perds carrément la maitrise du vélo par moments. Du coup je m’arrête fréquemment pour reprendre mes esprits. Je croise une cycliste allemande qui commence un voyage de deux semaines et qui ne comprend pas trop ce qui lui arrive !

Une fois la descente terminée, le vent reste sur le même registre. Au mieux je parviens à avancer à 5 ou 6 Km/h en utilisant le plateau de montagne. Mais il n’est pas rare que je sois carrément arrêté par la violence des rafales. Et pour tout arranger, une pluie glaciale se met à tomber. Cette fois c’est en trop, je décide d’arrêter de m’acharner et je fais du stop en sollicitant les véhicules genre pickup capables de transporter Colibri. Mais ceux qui passent sont chargés de moutons; ce doit être jour de souk à Midelt. 

Un accident de la circulation me donne l’occasion de solliciter directement des conducteurs. Après avoir aidé à sortir une voiture du fossé, je demande si quelqu’un peut m’emmener.

J’ai cru que cet accident allait me donner une chance de trouver un « taxi » pour Midelt.

Mais aucun n’a la place suffisante. Je me remets donc en selle pour quelques hectomètres au bout desquels je vois un bistrot. Les clients sortent et me font signe de venir me mettre à l’abri. On rentre mon vélo dans la salle, on m’installe sur une banquette, on me prépare un thé, on me fait disparaître sous un tas de couverture… je me sens comme un réfugié de la route. Une bolée de bouillie et un pain engloutis, je me sens mieux.

Un troquet bienvenu !

L’ambiance est drôle car le café fait office de salle publique de télévision ; une quinzaine de personnes, essentiellement des femmes, regardent un film d’aventure dans le désert. Mais l’événement de l’après-midi c’est la diffusion du « classico », le match de foot Real Madrid – Barcelone qui excite déjà les jeunes gens présents. Je n’ai vraiment rien de mieux à faire, je vais donc le regarder avec eux.

Une heure après mon arrivée, la neige s’est mise à tomber.

Dehors, la neige se met à tomber et le paysage blanchit à vue d’œil. Quand je pense qu’il y a quatre jours je me brûlais les pieds sur le sable de Merzouga !

Pendant le match, un homme qui parle bien français m’invite à sa table. C’est Omar, qui a deux sœurs en France, plus précisément en Bretagne. De fil en aiguille il me propose de m’héberger, en me précisant qu’il a une toute petite maison. 

A la nuit tombée, nous voilà en route; pas de chance, je suis tombé sur celui qui habite tout en haut du village. Et comme il ne veut pas passer devant chez son ex-femme, il me fait prendre un raccourci qui nous oblige à pousser, voire porter Colibri sur le sol enneigé. Usant !

Un jour, sa maison sera très belle. Pour le moment, elle est en construction et une seule pièce est disponible. 3 mètres sur 3 sans eau ni électricité où toutes ses affaires sont entassées. Mais on se débrouille ; un peu de rangement et voilà deux matelas disposés au sol, une table éclairée par une bougie et un réchaud à gaz. Omar prépare le thé puis une ratatouille qu’on partage lovés dans nos couvertures. Ce n’est pas Byzance, mais c’est mieux que la tente !

Lundi 29 octobre

Mes amis, c’est fini !

C’est mais c’est froid, surtout avec un vent à 50/60 Km/h.

La météo prévoit plusieurs jours de vent fort. Il m’est impossible de remonter sur le vélo et d’espérer rallier Fès jeudi. Omar va m’aider à trouver un transport vers Midelt, d’où je prendrai le car pour Fès.

Zebzat – Fès 

C’est incroyable comme on peut très bien dormir dans des conditions très précaires. La pièce dans laquelle Omar est installé est franchement insalubre. Le toit n’est pas étanche, des fissures dans les murs laissent passer le vent, au dessus de la porte il a un jour de 20 cm… Et pourtant, j’ai dormi comme un loir. Il faut dire que Omar, habitué à cette précarité, sait y faire pour survivre dans ces conditions. Deux matelas posés par terre, une couverture par dessus mon duvet, un grand tapis pour nous recouvrir tous les deux, et nous voilà dans un nid presque douillet. Même pas froid malgré le blizzard qui siffle par tous les trous du toit et des murs.

Loin du luxe, mais au chaud.

Bon, au matin, c’est difficile de sortir du lit pour affronter le froid qui a évidemment envahi la pièce. Quant à la toilette, je ne vous en parle pas, et pour cause…

Omar me propose de prolonger mon séjour chez lui en attendant des jours meilleurs. Mais la météo est formelle : pas de véritable amélioration avant vendredi. Moi, j’ai rendez-vous jeudi à Fès. Et puis, face à cette situation et la succession de bivouacs « à l’arrache », j’ai hâte de retrouver un peu de confort. Si c’est fini c’est fini.

Mes copains de café.

On redescend au café pour prendre un petit-déjeuner. Le chemin est aussi chaotique qu’à l’aller, la neige glacée en plus. Le thé brulant est très bienvenu. Mine de rien, Omar œuvre pour mon rapatriement ; il discute avec deux trois potes et voilà une vieille 309 qui vient nous chercher. A quatre, on fait office de démarreur, on laisse chauffer le moteur dix minutes, on embarque Colibri et c’est parti. Plus rien d’autre que le moteur et le volant ne fonctionne.

Au volant de son antique 309, le conducteur se prend pour Fangio.

Au début tout va bien. Jusqu’à ce qu’un impudent avec une grosse voiture neuve nous dépasse. Piqué au vif, mon chauffeur décide de le suivre, et nous voilà lancés à tombeau ouvert dans une course poursuite digne de James Bond mais sans l’Aston Martin et ses gadgets high-tech ! Le premier feu rouge à l’entrée de Midelt est un vrai soulagement. Tout ça pour attendre 5 heures dans le hall de la gare routière, le prochain car pour Fès n’étant prévu qu’à 15 h.

La gare routière, voilà tout ce que j’aurai vu Midelt.
Le tableau des horaires est uniquement en arabe. Heureusement que Omar m’a aider !

L’attente est plutôt longuette, même si elle entrecoupée par les interventions des chauffeurs qui aboient leur destination dans le hall pour rameuter les passagers. Et puis il y a les inévitables altercations entre les passagers et les vendeurs de tickets qui se tiennent curieusement devant et non derrière leur guichet…

Colibri est dans la soute du car. Drôle de fin de voyage pour lui aussi.

A 15 h pétantes le car pour Fès démarre, avec Colibri en soute et moi bien content de trouver un peu de chaleur et de confort; même si un accoudoir aurait été le bienvenu… Le voyage se passe au ralenti mais bien. La route est totalement enneigée et la police régule la circulation pour limiter les croisements sur les parties les plus pentues.

Je n’imagine pas un instant pédaler dans ces conditions.
Et encore, on ne voit pas le vent !

L’état de la route me confirme que je n’avais pas le choix. Équipé pour le désert, je n’aurais pas survécu sur ces routes enneigées. Malgré la déception de devoir abandonner aussi près du but, je n’éprouve aucun regret. Je crois que c’est le fatalisme marocain qui a déteint sur moi. Il neige et il vente ? Inch Allah, je prends le car. Et puis j’ai vu ce que je voulais voir, j’ai fait des rencontres formidables, j’ai vécu des moments de grande intensité. Objectifs atteints, et même plus.

Le trajet retour s’éternise, le car est détourné vers Azrou pour rejoindre ensuite Ifrane, la petite Courchevel que j’ai visitée en tout début de séjour. A partir de là, le car emprunte la route qui fut celle de mes premiers coups de pédales au Maroc. Je retrouve quelques points de repère mais la neige et l’obscurité m’empêchent de vraiment reconnaître les paysages.

On arrive à Fès à 20h30. Je suis bien plus fatigué qu’après une bonne journée de vélo ! L’hôtel est prévenu, averti aussi que j’arrive avec ma monture.

Si la météo le permet, je vous ferai une petite visite guidée de Fès demain. Mais ce n’est pas gagné car la météo annonce beaucoup de grisaille.