En direct du Maroc semaine 5

En direct du Maroc semaine 5

Jeudi 11 octobre

Bou Azzer – Agdz, 60 Km

Dénivelés : + 358, – 737

Le 11 octobre serait-il le jour de la saint Bernard ? C’est en tous cas le rôle que j’ai eu l’impression de jouer toute la journée !

Mais reprenons dans l’ordre. La première difficulté du jour est de quitter ce hameau de Taghouni et la famille Izzana. Tandis que je prépare mes affaires, ils viennent à tour de rôle me demander de rester. J’avoue avoir du mal à dire non, surtout aux femmes… Quand je pars, leur maison est ma maison, et je reviens quand je veux avec mon épouse, inc’h Allah !

Le hameau de Taghouni passe totalement inaperçu de la route.
Chaque matin, une des femmes fait cuire le pain pour la famille. Ce matin c’est au tour de Djamilla.
Une partie de la famille pose avant mon départ.

Dans la journée, Ali m’appellera plusieurs fois pour prendre des nouvelles. Ce qui est amusant, c’est que malgré cette chaleur humaine il n’y a jamais de signes amicaux, genre agiter les mouchoirs sur le pas de la porte en me regardant m’éloigner. On se dit au revoir et ils reprennent leurs activités. Je l’avais déjà constaté et je le verrai encore dans la journée.

Le démarrage est donc un peu difficile, surtout qu’il faut que je remonte la fameuse côte. Mais surtout, je ne me sens pas dans mon assiette. La soupe de riz du petit déjeuner me reste sur l’estomac. Confirmation quelques Km plus loin quand je dois faire un arrêt d’urgence sur le bord de la route. Tourista, épisode 3 ! Hier je n’avais pas assez de courant, aujourd’hui j’ai la courante… Bon, je ne vais pas vous faire chier toute la journée avec ça, mais cela va grandement contribuer à la grosse fatigue que j’éprouve ce soir. Je suis vidé !

Au passage, je rencontre un groupe de Choletais qui regardent la mine de cobalt. Leur guide me confirme que les réserves sont énormes. Créée dans les années 20 par les Français, elle a été « nationalisée » par Hassan 2 en 1983, comme beaucoup de grosses entreprises d’ailleurs. Hier soir j’ai vu la fiche de paie de Moustafa qui travaille au fond. Il gagne 5.500 Dh net par mois, soit 4 fois le SMIC marocain. Et le père, qui y a travaillé 37 ans touche une retraite. Cela explique la relative aisance de la famille.

Dernier coup d’oeil a la mine de Bouazzer.

Quelques Km avant Tasla, je vois un gars sur le bas côté qui donne des coups de pieds dans sa VW Passat. Je m’arrête, il m’explique que sa voiture est tombée en panne au retour de la mine. Je ne vois pas comment l’aider vu ma nullité en mécanique. Mais lui a une idée : il me demande de porter un message à son père, qui habite une petite maison près du terrain de foot de Tasla et qu’il n’arrive pas à joindre au téléphone. Me voilà donc chargé de mission et de missive. Au terrain de foot je me trompe de maison, et comme je tourne en rond, un homme me hèle. « Salam, bonjour, je cherche monsieur Mohammed qui habite près du terrain de foot ». Le gars, totalement héberlué me dit « Ben c’est moi! » Et je lui explique, message écrit à l’appui, que son fils est en panne à 3Km. Il fait le nécessaire et m’invite évidemment à boire le thé. Heureusement il n’y a rien à manger… Mohammed achète de la laine aux nomades et la revend aux femmes de la région qui tissent (on est tout près de Tazenackht). A en juger par son intérieur cossu, ce petit business semble lucratif. Et bien entendu, il peut m’avoir des tapis à des prix défiant toute concurrence, « 4 fois moins cher qu’en ville » !

Sur le départ, on reparle du fils et je lui explique que je n’y connais rien en mécanique auto, contrairement au vélo, où je me débrouille. Que n’avais-je pas dit là ! Il disparaît et revient avec un beau vélo demi-course dont la roue arrière est à plat. « Tu saurais réparer ? Moi je ne sais pas. » Après tout ce que les Marocains ont fait pour moi depuis 4 semaines, impossible de refuser ce coup de main. A midi en plein soleil, me voilà donc à coller une rustine sur une chambre à air maghrébine.

Mohammed est content; son vélo est réparé.

Je décline l’invitation à déjeuner qui suit l’opération et je file, assuré de pouvoir revenir chez Mohammed pour dormir ou manger quand il me plaira.

Au Maroc il y a des moutons partout, même dans le ciel.

Les 40 Km restants jusqu’à à Agdz seront plutôt pénibles. Certes les dénivelés et le vent de face sont modestes, mais les jambes ne répondent pas; elles manquent de carburant car je n’ai rien mangé de la journée. Je guette donc chaque borne kilométrique pour soustraire un Km; sur la fin, je me surprends à guetter sur mon compteur  le décompte des hectomètres, voire même des décamètres.  C’est dire l’envie d’arriver ! Plusieurs fois, je suis tenté de m’arrêter et de faire une sieste à l’ombre des acacias qui ont refait leur apparition dans le paysage. Mais je doute de ma capacité à repartir après, donc je vais jusqu’au bout.

Et jusqu’au bout, je jouerai décidément au saint-bernard en ce jour. Un gars qui marche tête nue me fait signe avec une bouteille d’eau vide. Je lui donne la dernière qui me reste pour alléger mon vélo et soulager ma conscience. Pour me remercier, il court à côté de moi sur 500 mètres !

Dès l’entrée d’Agdz, un panneau m’invite au camping. Inutile d’aller chercher plus loin. L’endroit est très beau, au cœur d’une palmeraie, les emplacements sont ombragés, les sanitaires très bien aménagés. En attendant que le plombier répare la douche, je m’affale sur une banquette et je m’endors presque. 

Je crois que la nuit sera bonne.

Demain, je vais me ménager; peut-être diviser en deux l’étape de 90 Km vers Zagora. J’aviserai au réveil.

 

Vendredi 12 octobre

Agdz – Tamnougalt – Agdz 30Km

Dès mon réveil, la décision est prise : je fais une pause; je vais rester tranquillement dans ce camping agréable, visiter Agdz et les alentours et laisser ainsi un peu de répit à mon organisme.

J’avais justement noté de visiterTamnougalt, un village qui fut autrefois stratégique, à l’entrée de la vallée du Drâa. Toutes les caravanes venant ou allant à Tombouctou passaient par là. Un important village fortifié, un ksar, s’y est développé afin de protéger l’accès au bien le plus précieux, l’eau de la rivière, que convoitaient les tribus nomades.

Une partie de ce ksar a été préservée, restaurée et ouverte à la visite. Il reste beaucoup moins d’éléments décoratifs qu’à Telouet ou Ouarzazate, mais ce qui en fait la curiosité c’est qu’il est habité par une vingtaine de familles dont on aperçoit les espaces privatifs au détour d’un couloir où d’un escalier. De la terrasse supérieure, la vue à 360 degrés sur le village, la palmeraie et la montagne est superbe.

Les entrées du ksar étaient bien sécurisées.
Puits  de lumière et d’aération.

Pour l’anecdote, j’ai payé l’accès mais j’ai refusé le guide (échaudé par celui de la casbah Taourirt à Ouarzazate qui m’a un peu soûlé). Le gars a l’entrée fait la grimace, m’indique le cheminement à suivre et m’informe que la lumière s’allume… là, avec un vague geste. Et il me souhaite… bonne chance ! Effectivement la visite du rez de chaussée se déroule entièrement dans l’obscurité, les pièces et le dédale de couloirs ne possédant aucune ouverture. Après avoir trébuché et m’être cogné la tête à plusieurs reprises, j’allume la lampe de mon iPhone pour éviter de tomber dans un puits.

Effets d’ombre sur la terrasse inférieure.
La terrasse est un lieu de vie à part entière.
De la terrasse la vue est magnifique.

Pour y aller et revenir, je suis les conseils de Corinne, la propriétaire du camping, et j’emprunte une petite route qui traverse la palmeraie. J’y découvre plusieurs kasbas abandonnée, dont la ruine est inéluctable. Je pénètre dans l’une d’elle avec le sentiment d’être un des derniers à la voir encore debout.

Cette kasbah en ruine était joliment décorée.
Dans quelque années plus rien ne subsistera.
Transport de fourrage pour les animaux.
Sur le bord de la route, une kasbah a l’abandon.

Quand l’occasion se présente, je prends les petits chemins qui serpentent au cœur même de la palmeraie. Je me perds un peu, mais au détour d’un virage, je tombe sur une scène de cueillette des dattes. Je m’interrogeais justement sur cette cueillette car j’avais l’impression que beaucoup de fruits restaient dans les arbres ou tombaient au sol naturellement. D’ailleurs il suffit de se baisser pour en ramasser. Dans un petit champ soigneusement clos, trois hommes s’affairent. Comme je m’arrête les observer ils m’invitent à entrer. Le travail est bien organisé : l’un grimpe à l’arbre ( en tongues !), les deux autres récupèrent les seaux et mettent directement en boîte. Le kilo se vend 25 Dh soit à peine 2,50 €. Et celles là sont délicieuses, charnues, moelleuses, sucrées. Je ne refuse pas celles qu’on m’offre.

Cueillir les dattes à plus de dix mètres de haut n’est pas sans danger.
Directement de l’arbre à la boîte.

De retour à Agdz, à une dizaine de Km, j’assiste à l’afflux des fidèles vers la mosquée pour la prière du midi. C’est assez impressionnant cette foule qui converge vers le lieu de l’office en ce jour saint pour les musulmans.

Les fidèles affluent vers la mosquée.

Au camping, j’inaugure une nouvelle recette, la semoule au thon à l’huile d’olive. C’est concluant, je referai ! Recette validée par deux des onze chats du camping. Et puis je m’allonge sous la tente pour lire et somnoler. C’est ça un jour de repos…

Quand j’émerge, le soleil est bien bas; c’est l’heure d’aller en ville pour la voir sortir de sa léthargie. Au passage, je discute avec Corinne, Française de Bayonne et Saïd son compagnon.

Institutrice en rupture d’Education nationale, elle est partie voyager seule à pied, d’abord en Jordanie puis au Maroc. Un jour, un beau guide l’a conduite dans les dunes du Sahara et ils ne se sont plus quittés. De fil en aiguille la conversation roule sur plein de sujets, le temps passe, le soleil se couche, on boit un verre. Après tout juste deux mois d’abstinence alcoolique totale, je bois ma première bière. Et je découvre le concept de « Musulman light » : on suit les préceptes du Coran tels que les prières quotidiennes, le ramadan, l’interdiction du porc et l’aumône, mais on est plus laxiste sur la consommation d’alcool. Selon Saïd, l’immense majorité des musulmans marocains seraient « light ». Pour preuve l’affluence quotidienne dans la seule épicerie d’Agdz qui vend de l’alcool, à des prix d’ailleurs prohibitifs. Bien entendu cette consommation illicite ne se fait jamais en public. De la même façon que nul n’avouera jamais publiquement que le jus de dattes qui est fabriqué après la récolte est en réalité une eau de vie soigneusement distillée à l’aide d’alambics artisanaux. Cette production explique que lors des mariages, le coin des hommes est beaucoup plus animé que celui des femmes en fin de soirée…

Vers 20h, Moustafa, le jeune gérant de la station service Afriqa, livre le charbon de bois sur son scooter, le barbecue s’enflamme et me voilà gentiment convié à partager le dîner.

Saïd s’occupe du barbecue ; le poulet sera bientôt cuit !

Tant pis, je ne verrai pas Agdz se réveiller, mais je passe une excellente soirée en compagnie de ces trois là. Il est plus de minuit quand chacun regagne ses pénates. Je ne m’étais encore jamais couché aussi tard.

Les quatre prochains jours vont être consacrés à la descente de la vallée du Drâa jusqu’aux premières dunes du désert à M’Hamid el Guizane.

 

Samedi 13 octobre 

Agdz – Tamezoute, 45 Km

Pour info, j’ai ajouté ce soir des informations sur la journée d’hier. Cela concerne notamment les pratiques religieuses et mon abstinence alcoolique. Pour ceux que cela ne rebute pas de me lire deux fois…

Un dernier thé et je quitte la ferme de Corinne et Saïd dans laquelle ils ont encore plein de projets : chambres d’hôtes à finaliser, piscine, restaurant, terrasse, sauna, et terrain de pétanque réclamé par les camping-caristes français !

Je passe à Agdz acheter du gaz ( acheter du gaz à Agdz, ça me plaît bien…) pour ne pas risquer la panne dans le désert. Et en route vers le sud ! Bonne surprise : la route inclut une vraie voie cyclable que je m’empresse de photographier de peur qu’elle ne s’arrête très vite. En fait, je vais faire l’étape complète sur cette voie. C’est nouveau et j’apprécie.

Une vraie voie cyclable, la bonne surprise du jour.

Au passage, j’aperçois Tamnougalt visitée hier, et la grande casbah sur un promontoire dans laquelle l’armée française avait choisi de s’installer. La route de la vallée du Drâa est d’ailleurs parsemée de belles casbahs qui témoignent de la richesse de cette région.

C’est là que l’armée française avait choisi de s’installet Pour contrôler l’entrée de la vallée du Drâa.

Quant à la rivière elle-même, je l’aperçois de temps en temps quand la palmeraie s’aère un peu. Le Drâa est le plus long fleuve du Maroc avec 1.100 Km, entre le haut Atlas et l’Atlantique, près de Tan Tan. Mais en réalité il disparaît dans les sables bien avant d’atteindre l’océan et son embouchure n’est en eau que lors de très fortes crues. Une situation de plus en plus rare depuis la construction du barrage el Mansour près de Ouarzazate.

Je vais longer le Drâa pendant près de 200 Km.

La route est facile et j’ai tout loisir d’admirer le paysage. Ici, les villages se succèdent et on sent une forte densité de population. 

Je fais une halte à Tamezoute pour acheter du pain, de l’eau et casse-croûter vite fait. Garé devant l’épicerie, j’assiste avec amusement à l’arrivée d’une volée d’oiseaux, une bande de gamins de 5/6 ans, qui sortent de l’école et se précipitent pour acheter quelques bonbons. Ça piaille comme pas possible ! De l’autre côté, tous mes faits et gestes sont scrutés par une femme qui doit être l’idiote du village. Je crois qu’elle me prend pour un extraterrestre ! Je ne fais rien pour la détromper.

J’arrive ainsi à Oulad Othmane, réputé pour sa casbah du 18ème siècle. Juste en face se trouve la ferme écolodge que m’ont conseillée Corinne et Saïd. Il est tôt et je n’ai fait que 45 des 57 Km prévus, mais tant pis. L’endroit est sympa, très verdoyant et l’emplacement correct. Je m’y pose donc et je déjeune.

A la ferme écolodge, la végétation plantée il y a un an seulement, est exubérante.

Puis je traverse la route pour visiter la fameuse casbah. J’y suis accueilli par Abdel, l’arrière-arrière -arrière-arrière petit fils du fondateur qui la restaure depuis 2006. Il me fait tout visiter, surtout les chambres puisque c’est aujourd’hui une maison d’hôtes.

Impressionnante porte d’entree.
Installé autour du puits de lumière, le salon est le cœur de la maison d’hotes.
Des babouches sont à la disposition des clients.

Abdel n’a pas de soucis dans la vie puisque tout ce qui lui arrive et arrive à l’Humanité est écrit dans le Coran. Ainsi l’invention de la voiture, de l’avion, du téléphone et de WhatsApp, (je vous jure !), tout cela a été prévu et prédit par Mahomet. A quoi bon s’en faire puisque tout est écrit ! Fidèle à la tradition de l’accueil de l’étranger prônée par le Coran, Abdel m’offre le thé… et s’éclipse rapidement car c’est l’heure de la prière.

Les plafonds sont en poutres de palmier et en roseaux.
De la terrasse on a une jolie vue sur la palmeraie qui court tout le long du Drâa.
Hélas, le reste du village n’est pas aussi bien entretenu que la casbah.

Je prolonge cette visite par une balade dans les ruelles en pente du village. Deux gamins surgissent et m’accompagnent dans ma promenade en me réclamant d’être photographiés. Je finis par obtempérer, connaissant la suite du programme qui se résume à « 1 dirham » ! Je les fais mariner pendant un bon quart d’heure avant de sortir deux pièces de 50 centimes. Ce n’est évidemment pas le compte qu’ils espéraient et le jeu continue encore un bon moment, jusqu’à ce que deux autres gamins arrivent. J’estime qu’il est temps de battre en retraite et de retourner dans mes quartiers.

Ces deux chenapans ont insisté pour être pris en photo, puis m’ont réclamé un dirham. Le jeu a duré longtemps…

 

Dimanche 14 octobre

Oulade Atmane – Tamgrout, 75 Km

Avant de repartir, je profite de la proximité de la palmeraie pour aller m’y promener. Je m’étais toujours demandé à quoi ça pouvait bien ressembler, une palmeraie. Je me doutais qu’il devait y avoir des palmiers, mais quoi d’autre et pourquoi faire ? Mystère.

Scene érotique et colorée sur le mur de pisé.

En fait c’est un écosystème très intéressant car il y a interaction entre les végétaux qui y cohabitent sur trois étages : en haut, les palmiers qui apportent l’ombre, la fraîcheur, qui limitent l’évaporation et créent un micro-climat, en dessous des arbres fruitiers, figuiers, amandiers, grenadiers (?), et au raz du sol des légumes ou des cultures fourragères.

Pour s’enfoncer dans la « forêt », on suit ces sentiers souvent bordés de murets.
On voit bien ici les trois étages de la palmeraie : palmiers, arbres fruitiers et cultures vivrières ou fourragères ; ici des choux et de la luzerne.

Ces trois étages expliquent l’activité incessante qui anime « la forêt » comme disent les habitants d’ici; il y a toujours quelque chose à faire dans ce jardin qui respecte sans le savoir les grands principes de l’agro-écologie chère à Pierre Rahbi. Ce qui est plus surprenant ici c’est la stricte séparation des parcelles par des haies, voire par des murets ou même de vrais murs. J’ignore s’il en est de même partout, mais j’ai déjà remarqué cette tendance à protéger les accès aux lieux de culture, parfois en disposant tout autour des tailles d’épineux très dissuasifs.

Dans la palmeraie, l’animation est permanente.
Opération portes ouvertes.

En marchant dans ce labyrinthe de chemins et de canaux je prends bien soin de noter des repères pour éviter de me perdre. Soudain, je tombe sur une nouvelle scène de cueillette de dattes. Cette fois la technique est différente : le grimpeur secoue les « régimes » pour en faire tomber les dattes mûres. Son complice tend des bâches ou des sacs en dessous pour en récupérer le maximum. Comme je demande la permission de prendre des photos, je suis convié à entrer dans le champ et à goûter la production.

Grimper en haut des palmiers sans aucune sécurité n’est pas sans risque. Beaucoup y ont laissé des membres ou la vie.

J’ai alors tout loisir de les observer. Les deux compères ne sont pas tout jeunes, mais leur expérience est gage d’efficacité et la récolte sur un seul arbre se chiffre en dizaines de kilos. Je n’ose pas leur demander s’ils vont les manger, les vendre ou … les boire !

Comme il y en a au moins autant à côté que dans les bâches, ils doivent ensuite ramasser au sol celles qui sont tombées à côté. Je participe activement à cette mission, ce qui me vaut un grand nombre de « choukran » et deux chaleureuses poignées de main bien collantes à mon départ.

Ça tombe autant à côté de la bâche que dedans.
Mon coup de main a été très apprécié.

Je prolonge ensuite ma promenade jusqu’au Drâa, qui n’est déjà plus très vaillant à ce stade de son cours. Pas étonnant qu’il n’atteigne pas l’océan, encore éloigné de plus de 400 Km.

Le plus long fleuve marocain n’atteindra pas l’ocean.
Le lit du Drâa se craquelle.

De retour au camping, je décline l’invitation de Hussein à boire le thé; il est 9h30 et grand temps de me mettre en selle. La route est encore moins vallonnée qu’hier, le vent est nul, ça roule bien. Je fais quelques arrêts pour jeter des coups d’œil à des casbahs et des petites mosquées anciennes. 

Une ancienne petite mosquée adossée au cimetiere.
Cette ancienne mosquée de village a été remplacée par un édifice bien plus imposant.

J’arrive à Zagora vers midi, j’y casse la croûte vite fait, puis je vais à Amazraou, juste à côté, dont la casbah des juifs est réputée. Le problème est que je ne la trouve pas; le village n’est pourtant pas très grand, mais la partie ancienne est tellement enserrée dans la ville nouvelle qu’elle est invisible. Mais comme toujours dans ces cas là, je suis rapidement repéré par deux jeunes qui me proposent leurs services pour me guider. J’opte pour Abdou qui parle mieux français. Et il me fait rentrer par une porte devant laquelle j’ai du passer trois fois sans soupçonner qu’elle donnait accès à la casbah.

La synagogue de la casbah d’Amazraou n’est plus utilisée car les juifs ont massivement émigré vers Israël.
Cette porte est décorée de motifs religieux juifs réalisés en os de dromadaires incrustés dans le bois.

Il me montre quelques éléments intéressants, dont la synagogue et le système des trous dans les murs qui permettaient aux juifs de communiquer entre familles sans sortir; « le téléphone juif » me glisse Abdou avec malice. La visite s’achève dans l’ancien caravansérail, aujourd’hui transformé en atelier d’artisans et en boutique ! Une visite de politesse et je ressors les mains vides. Mon vélo m’attend sagement sous la surveillance d’un copain d’Abdou. Sous une apparence foutraque, tout est bien organisé !

Le caravansérail transformé en atelier d’artisan avec un puits de 30 mètres au centre.
Un artisan restaure les portes anciennes de la casbah. Ici le motif de l’arbre de vie.

Je fais encore une vingtaine de Km jusqu’à Tamgrout, où la route jouxte de nouveau la palmeraie, ce qui n’était plus le cas depuis Zagora.

Jamais très loin …

Et c’est ma dernière chance d’y passer la nuit car ensuite les arbres se feront rares… Après quelques emplettes de survie, je me trouve un petit coin au pied d’un palmier qui me fournit même mon dessert en libre service.

Ce soir je partagerai mon pâturage avec ce beau cheval.

 

Lundi 15 octobre

Tamgrout – Tagounite, 50Km

En revenant de ma promenade vespérale dans Tagounite, je réfléchissais à ce que j’allais vous raconter de cette journée. J’étais à deux doigts (même si j’écris avec mon seul index) de commencer cette chronique quotidienne par « une journée sans histoire ».

Quand soudain…

Mais commençons par le commencement. Tamgrout où j’ai dormi, est un village réputé pour sa bibliothèque, sa casbah souterraine et ses potiers. Je me dois donc d’y consacrer ma matinée. Je passe d’abord chez les potiers dont la spécialité est une céramique de teinte verte obtenue à partir de khôl et de silice. La cuisson dure 5 heures à 1100 degrés dans un four à bois. Les 26 familles de potiers de Tamgrout entretiennent ce savoir-faire ancestral de générations en générations. Cela leur vaut une grande réputation dans tout le Maroc.

Le vert des potiers de Tamgrout fait leur réputation dans tout le pays.
Le fameux panneau « Tombouctou 52 jours ».

En slalomant entre les différents « guides » qui proposent leurs services, je me rends à la Zawyia, lieu saint qui est le siège d’une confrérie religieuse dérivée du soufisme. La confrérie Naciri , qui a autrefois répandu son influence sur une grande partie du sud marocain, a été fondée par un théologien-médecin-savant Sidi Mohammed ben Nacer. Celui-ci a effectué six pèlerinages à La Mecque qu’il transforme à chaque fois en périple de plusieurs années dans toute l’Arabie et jusqu’aux confins de l’Inde. De chaque voyage il rapporte des centaines de livres qui sont aujourd’hui toujours conservés dans la bibliothèque de l’école coranique, tenue par un de ses descendants. Il y a là des livres religieux, bien sûr, mais aussi des traités de médecine, d’astronomie ou encore de mathématiques. Beaucoup sont manuscrits et certains magnifiquement enluminés. Le plus ancien date de 1603 et a été écrit sur de la peau de gazelle. Malheureusement vous n’en verrez pas de reproduction car il est strictement interdit de photographier les ouvrages.

Le mausolée où est enterré le fondateur de la confrérie Naciri.
Une fenêtre du mausolée.
La cour de la zawyia abrite des démunis et des handicapés.

Tandis que Colibri reste sous surveillance à la terrasse du café, je m’enfonce dans la casbah dite souterraine, en réalité un dédale de ruelles couvertes par les étages des maisons. C’est la même chose qu’à Tissint, dans le quartier de la maison de Charles de Foucauld.

La casbah souterraine de Tamgrout.

Avec tout ça, il est plus de 11h quand je m’élance de nouveau vers le sud. Sur les 50 Km, j’ai 40 Km de plat et un joli petit col à 6,5% sur 3Km, suivi de sa descente. J’avais un peu oublié ce que c’était ! Arrivé au sommet c’est l’heure du casse-croûte, que je savoure à côté d’un puits. Deux gars sont en train d’y pomper de l’eau pour emporter dans leur village où l’eau est impropre à la consommation car trop salée. Le puits est profond de 30 mètres et presque toujours alimenté, sauf cet été, « au mois 7 » où il a fait si chaud que le puits s’est asséché.

Le plaisir de trouver de l’eau en abondance.

Après m’être assuré de sa potabilité, je remplis bidons et bouteilles et je rince ma chemise que je remets mouillée; cela fait grand bien !

Si vous avez le rematisme, c’est ici !

Les 20 derniers Km sont plats mais agrémentés par un bon vent de sud qui m’oblige à m’employer pour rouler péniblement à 10/12 Km/h. 

A Tinfou, cette casbah qui abrite un camping, est à vendre.

A Tagounite je trouve un petit camping sympa qui me permet de prendre une douche, toujours bienvenue après une nuit de bivouac sauvage… Lessive et toilette faites je pars fait un tour en ville. Celle-ci ne présente que peu d’intérêt mais les lumières du soleil couchant donnent un relief particulier à quelques bâtiments que je prends en photo. Parmi ceux-ci, une caserne dont la porte d’entrée est joliment décorée et le poste de garde désert.

Les petites échoppes de Tagounite.
Une vielle casbah de Tagounite.

Sur la route du retour au camping, je réfléchis donc à mon récit du jour. Quand soudain, un militaire en mobylette se porte à ma hauteur et me demande de m’arrêter. « Vous avez fait une photo de la caserne; veuillez me suivre ». Demi-tour vers la caserne où je suis accueilli par un officier et deux civils, visiblement très fiers d’avoir rendu service à la Nation et au Roi. Très courtois, l’officier demande à voir les images que j’ai prises et me précise qu’il est strictement interdit de photographier les installations militaires. « Comme vous en France d’ailleurs; vous n’avez pas fait votre service militaire »? « Classe 74-12, 2ème RIMA » lui rétorqué-je fièrement. Il me demande d’effacer les photos, que je dépose donc dans la corbeille de mon iPhone sous le regard attentif, voire le contrôle des deux militaires et des deux cafteurs civils. Tous ignorent visiblement que je dispose de 21 jours pour restaurer les images à ma guise. Après s’être assurés que je n’avais pas photographié l’autre caserne à l’entrée de la ville, l’officier me relâche, non sans m’avoir demandé où je loge et où je vais demain.

Sans rancune envers mon délateur !

La réputation des services secrets marocains n’est donc pas usurpée ; grâce à un maillage d’indicateurs zélés, toutes les informations remontent très rapidement aux autorités compétentes.

Donc, ce ne fut pas une journée sans histoire. Celle là m’a creusé, je vais casser quelques œufs…

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Mardi 16 octobre

Tagounite – M’hamid el Ghislane 30Km

La petite étape pour rallier M’hamid est une promenade de santé. Même l’ascension du col de Beni Selmane, 2Km a 4%,  passe sans problème. Après, c’est la descente vers le désert. Au passage à Regabi, je prends le temps d’aller voir la belle casbah qui se cache en limite de palmeraie.

La très belle casbah de Regabi.

Et je tombe sur des cueilleurs de dattes qui m’invitent à goûter leur production. L’un d’eux m’explique que la récolte n’est plus aussi abondante qu’avant, la faute à une maladie qui décime les palmiers dans tout le sud du pays. A priori le bayoud, un champignon qui entre par la racine et bloque la circulation de la sève.

Au sud de Zagora, la maladie fait des ravages dans les palmeraies.

L’usage qu’ils en font est purement familial; ils consomment les plus belles et donnent les autres aux chèvres, tout comme les branchages des « régimes »; rien ne se perd. Quant à l’idée d’en faire une boisson, elle est rapidement éludée…

M’hamid, c’est vraiment la fin de la route; après c’est le désert, avec juste une piste d’une centaine de kilomètres vers Foum Zguid. On est à une trentaine de Km de la frontière algérienne, frontière fluctuante car les deux pays n’ont jamais signé les accords censés délimiter leurs limites.  Il existe donc une bande de plusieurs Km de large à cheval sur cette frontière théorique où les deux pays patrouillent et se frictionnent de temps à autre. 

Moi, à l’entrée du village, c’est une autre forme de patrouille qui m’attend, celle des rabatteurs qui me proposent des nuits dans le désert. Je dis à tous que j’ai déjà réservé. C’est faux, mais je sais où je vais : cap sur « la Boussole », le prestataire conseillé par Said. Autour d’un thé on se met d’accord sur une prestation sans 4×4 ni lodges de luxe. Je pars avec ma tente et mon eau minérale, accompagné par un guide et son dromadaire. Il m’emmène dans un coin isolé et me fournit les repas. Ce n’est pas le désert profond, mais pour une première expérience cela me convient bien.

Brahim est d’une famille de chameliers. Malgré son jeune âge il maîtrise parfaitement cet animal peu commode.
Assis et même pas besoin de pédaler.

Me voilà donc en route, enfin, en piste, aux côtés de Brahim, un jeune du pays qui ne parle que sa langue et quelques mots d’anglais. Je marche d’abord une bonne demi-heure à ses côtés, puis il me propose de monter sur le dromadaire. Dans un premier temps j’apprécie, puis, très rapidement, je trouve ça presque aussi fatigant que de marcher. Il faut sans cesse compenser le chaloupement avant/arrière et gauche/droite qui me donne limite mal au cœur. Mais bon, de là haut je domine le paysage, qui s’ensable au fil des kilomètres et qui prend du relief. Vers 15h on s’arrête au milieu de petites dunes, Brahim sort les tapis et les couvertures pour installer un petit campement. On boit le thé, je fais des photos, on reboit le thé, je refais des photos, je lis, je m’assoupis, bref, on glande dans un silence absolu que seul vient troubler le croassement de deux corbeaux qui se posent sur le dos du dromadaire.

Miracle de la nature.
Les oiseaux se font transporter gratis.

Le plus beau moment se situe entre 18h et le coucher du soleil vers 19h, quand le soleil rasant accentue le relief des dunes et les vaguelettes du sable.

A seulement 10 Km de la civilisation, mais déjà dans un autre monde.

Vient ensuite l’heure du tajine que Brahim prépare de À à Z et fait mijoter pendant une bonne heure. Pendant ce temps, allongé sur le dos je regarde les étoiles s’allumer dans le ciel, un spectacle toujours magique. On partage le plat à la marocaine, un fruit et au lit. Je me réfugie sous la tente, tandis que Brahim dort à la belle étoile, enroulé dans de lourdes couvertures. N’eût été la peur des scorpions, j’en aurais volontiers fait de même.

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Mercredi 17 octobre

M’hamid – Tagounite, 30 Km

Bon, la nuit n’a pas été aussi calme qu’escompté, à cause d’un fort vent qui s’est levé dans la nuit. Hier soir j’avais pris soin de planter la tente en tenant compte des vents du sud, dominants ici. Mais celui-là souffle du nord et vient donc fouetter ma guitoune à rebrousse-poil. Ça m’a secoué un peu toute la nuit et j’ai mal dormi. Seule consolation : cela m’a donné l’occasion d’admirer le ciel étoilé; après le coucher de la lune, la Voie lactée était bien visible.

Le retour du soleil.

À rebrousse-poil aussi, Brahim qui s’impatiente de me voir prendre le petit déjeuner qu’il a préparé, mais c’est juste l’heure du lever de soleil; je ne vais quand même pas manquer ce beau moment !

Petit déjeuner sur couverture.

Loin de retomber, le vent forcit au contraire et devient franchement gênant. Notre retour en sera un peu gâché car on marche tête baissée pour éviter la sable dans les yeux. Je marche environ une heure dans ces conditions, mais j’ai du mal à suivre Brahim et son dromadaire, qui ont tous les deux des pattes plus longues que les miennes; et aussi plus l’habitude de marcher dans le sable.

Le sable est très fin et on s’enfonce facilement.

Le jeune homme n’est pourtant chaussé que de tongues, qui ne me semblent pas être les chaussures idéales dans ces conditions. J’apprécie qu’il me propose d’effectuer la dernière demi-heure sur le dromadaire.

Retour tête baissée.

De retour à la Boussole je quitte mes compagnons d’une nuit et récupère Colibri qui a pris sa part de sable, bien que rangé à l’abri.

Le sable soulevé par le vent masqué en partie le soleil.

Tout en refaisant mes sacoches (j’en avais emporté deux pour le bivouac), je m’interroge sur la suite de la journée. Dans les conditions actuelles il n’est pas questions de reprendre la route à cause du vent et du sable qu’il soulève.  Pour une fois que je me dirige plein nord ! Pas de chance. La traversée du village pour faire des courses achève de me convaincre : je fais presque du sur place dans les rafales. Mais la météo indique qu’il devrait tourner au sud-est dans l’après-midi ; je vais donc patienter à la Boussole en attendant l’inversion.

A 14h la situation s’est un peu améliorée, je décide donc de partir. De toute façon, j’en ai marre de cette poussière de sable qui vole partout. En remontant, je vais peut-être conserver le vent, mais je vais au moins quitter le sable. 

Sur le bord de la route des dispositifs ont été mis en place pour empêcher le sable d’envahir le bitume.

Il faudra plusieurs kilomètres pour cela car la route est couverte d’une sorte de poudreuse qui volette en tous sens. Je me mets dans l’idée que je vais mettre 3 heures à rallier Tagounite, à 30 Km de là; une façon de prendre mon mal en patience. En fait il m’en faudra à peine 2, y compris le col de Beni Selmane, plus raide mais plus court dans ce sens là. Je prévois de m’arrêter à nouveau au puits tellement apprécié hier mais, absorbé par mon effort, je passe à côté sans le voir. Je fais donc le trajet d’une traite et je termine en compagnie de trois collégiens avec qui je discute en anglais. Faute de cantine au collège, ils rentrent chez eux chaque midi pour déjeuner. Ils m’interrogent sur ma nationalité, mon trajet, mon vélo, et, comme à chaque fois, j’ai droit aux questions sur le football : quel est mon club préféré et qui est mon favori pour le Ballon d’or.

Le jeune Younès est tout surpris de me voir de retour à son camping, un endroit que je retrouve avec plaisir. Cette fois, pas besoin de discuter le prix, c’est implicite. Et je fais la connaissance de Françoise, une Française qui vit ici et qui est sans doute la propriétaire du camping. Inutile de vous dire à quel point la douche et la lessive sont très bienvenues…

Je retrouve avec plaisir le village de Tagounite, où j’ai désormais mes repères. Mais je photographie la mosquée plutôt que la caserne…

Pour la suite de mon voyage, je suis obligé de remonter la vallée du Drâa jusqu’à Zagora, avant de bifurquer vers l’Est en direction de Rissani et Erfoud. Comme je n’aime pas trop repasser exactement sur mes traces, j’ai repéré sur Google Maps une petite route parallèle à la N9 sur une vingtaine de Km. Elle ne figure pas sur la carte Michelin, aussi j’ignore l’état de son revêtement. En faisant un tour au village, je rencontre un habitant qui parle bien français. Il me confirme que, après 3Km de graviers, la route est bitumée. Et il me confirme qu’elle suit le Drâa au plus près et est donc plus agréable que la Nationale. Donc variante adoptée pour demain.

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