3) La Roumanie

3) La Roumanie

La Roumanie compte 21 millions d’habitants. Elle a intégré l’Union européenne en 2007 mais sa monnaie est toujours le Leu (pluriel des Lei, abrégé Ron). Son PIB par habitant est 23.000 $ (Slovaquie 32.000, France 43.000).

Samedi 1er août

Ilk/Micula, 100Km

Cette étape étant à cheval sur deux pays, je l’ai laissée dans la page « Hongrie ».

Dimanche 2 août

Micula/Sapanta, 85 Km

Le lit est quand même une belle invention ! Normalement une telle innovation aurait dû faire disparaître toute autre forme de couchage; et pourtant le matelas gonflable existe encore. Pour les masochistes, sans doute… Bref, j’ai super bien dormi et c’est en pleine forme que je remonte en selle à 7h, alors que toute la chambrée dort encore.

C’en est fini des étapes de 100 kilomètres ; aujourd’hui je vais retrouver les reliefs carpatiens et je vais devoir ajuster les distances en fonction des dénivelés. Mais pour l’heure, c’est encore sur du plat que je savoure les premiers kilomètres sur des routes bien tranquilles, dimanche oblige. Parti le ventre vide, je pense m’arrêter à Livada pour prendre un petit-déjeuner. Las ! Seules les pharmacies et les supérettes ont ouvert leurs portes; pas de troquet en vue. C’est donc dans une mini-station-service que je trouverai de quoi assouvir ma soif de café  en mangeant une tranche de pain au fromage et un énorme yaourt à la poire acheté hier soir. Tandis que je déjeune, une voiture immatriculée en France s’arrête faire le plein. Ce sont des Moldaves qui rentrent au pays pour les vacances. Ils ont encore 600 kilomètres à parcourir.

Un peu plus loin, je fais ma première rencontre avec des canidés : deux chiens trapus me coursent en aboyant comme des enragés. Après un coup d’intimidation avec ma roue avant, je place une accélération qui les laisse sur place. Heureusement qu’on était sur du plat… J’avais envisagé de me munir d’une badine en bois; je vais essayer de me confectionner ça ce soir.

J’expérimente ensuite une nouveauté, la route à plaques, sur le modèle des autoroutes allemandes des années 30, faites de plaques de béton juxtaposées, recouvertes de bitume. Avec le temps, les joints se détériorent, ce qui provoque un petit ressaut tous les 5 mètres. Un peu pénible pour les fesses, même si ces routes ont l’avantage d’être exemptes de nids de poules. Quant aux voitures, on les entend arriver de loin grâce au bruit qui s’apparente à celui des trains à l’époque où les rails étaient assemblés avec un interstice entre chaque.

Un peu plus loin, la traversée de Certeze me laisse perplexe. Des deux côtés de la route s’alignent des maisons toutes plus cossues les unes que les autres. Construites sur trois ou quatre niveaux, elles semblent compter au moins une dizaine de pièces. Les clôtures et les portails rivalisent d’arabesques et de fioritures. Devant ces demeures, stationnent plus de grosses BMW et Mercedes que de Dacia ! Un concours d’étalement de richesse étonnant dans cette région, réputée une des plus pauvres de Roumanie. Sans doute un ghetto de riches au pied des Carpates…

A la sortie du village, mon attention est attirée par des gens qui suivent la messe à l’extérieur d’une église. Ce sont surtout des femmes, qui peuvent ainsi laisser leurs enfants jouer dehors, tout en suivant l’office retransmis par haut-parleur. J’avais déjà assisté à ce genre de scène en Pologne où les églises sont bondées. Mais ce qui est exceptionnel ici, c’est que la plupart de ces femmes sont en tenue traditionnelle, jupe ample assortie au foulard, chemisier à fleurs et large ceinture à la taille. Le tout très coloré. C’est dimanche, et on respecte la tradition. 

Vers le kilomètre 50, les choses sérieuses commencent. La route s’élève gentiment sur une dizaine de kilomètres. La pente est douce et c’est avec plaisir que je renoue avec l’ascension d’un col. Vers le milieu, en pleine campagne, j’entends une intense sonnerie de cloches, apparemment une sortie de messe. Et je vois indiqué un monastère. Je prends le chemin et découvre ma première église en bois, une spécialité de la région des Maramures. L’office vient de se terminer dans cette église orthodoxe, et le pope procède au baptême d’un enfant de 4 ou 5 ans qui hurle de tous ses poumons, fermement tenu par son père pendant que le célébrant officie. Ah, la grâce de Dieu…

Arrivé en haut, à 580 mètres, une bonne odeur de barbecue vient me chatouiller les narines. Sur le bord de la route, une petite échoppe propose des saucisses et des boissons. Je me laisse tenter par une paire de saucisses grillées à point que je déguste en admirant le paysage. La descente marque l’entrée officielle dans la région des Maramures. Environ 3 kilomètres avant Sapanta, mon objectif du jour, je double trois gamins qui poussent leurs vélos dans une côte. Aussitôt ils se remettent en selle et m’accompagnent. L’un d’eux est particulièrement débrouillard et parle un anglais plus que correct pour un gamin de 11 ans. Il habite justement à Sapanta et accepte de me montrer le chemin du camping. C’est donc avec une escorte que j’atteins le village et que j’arrive au camping, où je n’ai même pas besoin de m’annoncer et me présenter, le petit Sebi ayant procédé à ces formalités auprès de la patronne.

C’est en fait un restaurant qui dispose d’un vaste jardin baigné par un ruisseau. Je m’installe près de l’eau dans ce cadre idyllique et je procède au grand nettoyage : douche, shampooing, rasage et grosse lessive. Après ça, une bière en terrasse. Comme diraient nos amis Christiane et Roger, marcheurs émérites : « Celle-là, on l’a bien méritée » !

Non, Colibri ne fait pas le plein, il attend son maître qui boit un café.
Au bout de la route à plaques, de nouveau les Carpates. Je ne les aurai pas quittées longtemps.
Une surenchère de belles maisons, à la limite du m’as-tu-vu.
Tenues traditionnelles pour assister à la messe.
En haut du col, impossible de résister aux saucisses grillées.
Ma première église en bois.
– Maïs, qu’est-ce que tu fais là ?
– Ben, et toi ??
Le jeune Sebi, à droite, m’a escorté jusqu’au camping.

Lundi 3 août 

Sapanta/Rozavlea, 60 Km

Si je me suis arrêté à Sapanta, ce n’est pas par hasard; j’avais repéré un site tout à fait insolite, le « cimitirul vezel», le cimetière joyeux ! Une vraie curiosité qui attire des foules de touristes. Si bien que le village est envahi de marchands d’articles artisanaux et de spécialités locales. La particularité de ce cimetière est que chaque tombe est surmontée d’une stèle en bois, décorée d’un dessin et d’un texte personnalisés. Le tout est gravé et peint de couleurs vives. Ces illustrations décrivent les personnes, racontent leur vie, ou la façon dont ils sont passés de vie à trépas. Faute de pouvoir lire les textes, je me suis concentré sur les dessins. Ce sont parfois de simples portraits, mais plus souvent une représentation de leur activité professionnelle, de leurs hobbies, parfois de leurs défauts ou encore des circonstances de leur décès. Ce sont deux artisans de la communes qui réalisent ces totems sur les indications des familles. C’est à la fois émouvant et cocasse, parfois volontairement humoristique. Ce lieu m’a tellement plu que j’y suis allé deux fois, hier soir et ce matin en repassant devant.

C’est effectivement plus joyeux que le marbre gris ou noir.
Sans doute un des premiers agriculteurs à posséder un tracteur.
Le médecin était connu de tous.
Le poteau l’a tué !
Celui-là me laisse perplexe; une fille de joie ?

A 20 kilomètres de là se trouve Sighetu Marmatiei, ville frontalière avec l’Ukraine. C’est d’ailleurs ici que je devais pénétrer en Roumanie selon le plan initial. Après le cimetière, c’est une prison que je visite. Enfin, une ancienne prison devenue le Mémorial des victimes du communisme. Une cinquantaine de cellules présentent un panorama thématique très complet sur les méthodes de prise du pouvoir, des élections truquées de 1946 (on y voit même une urne à double fond) aux arrestations des opposants, puis toute la machine de main-mise sur les individus et tous les aspects de la société. Le nombre des victimes des purges, déportations, internements psy, tortures etc est estimé à 2 millions dont 300.000 morts. Y sont décrits aussi la mise à l’écart du roi Michel, la rupture de Ceaucescu avec Moscou en 1964, les mouvements de résistance, les maquis des Carpates et le retour à la liberté en 1989. Bref un panorama très complet de 45 années noires du pays. J’y passe trois heures, aidé par un excellent livret en français. Mais les visiteurs locaux pourraient y passer plusieurs jours, tant la matière présentée est dense.

Les murs du hall d’entrée sont tapissés de photos des victimes.
Les prisonniers étaient enfermés dans des conditions inhumaines.
Je trouve que sur cette image, Ceaucescu a un faux air d’un de nos anciens présidents…
Dans la cour, ce groupe de sculptures évoque les déportations.

Il est près de midi quand je sors de prison et reprends la route vers l’Est avec pour objectif d’atteindre Rozavlea. A part un petit vent de face et des travaux sur la route, rien ne freine ma progression.

En fait, je longe la rivière Iza, dont la vallée est visiblement propice au maraîchage. Des serres de culture s’étalent le long de la route, ainsi que des dizaines de stands de vente directe du producteur. Tomates, poivrons, oignons et autres pommes de terre s’offrent à moi… qui ai fait le plein à la sortie de Sighet, de peur de ne pas trouver d’épicerie plus loin !

Pas d’arrêt légumes, donc, en revanche je m’arrête pour admirer le superbe monastère de Barsana. Fondé au 16ème siècle par la famille Dragos, ce lieu de culte a connu les vicissitudes liées à l’Histoire et changé plusieurs fois de religion, avant de renaître en 1993. Une dizaine de bâtiments ont alors été reconstruits entièrement en bois et dans le respect des traditions architecturales populaires des Maramures. Le lieu est de toute beauté. Aujourd’hui, six nonnes orthodoxes y vivent.

En y arrivant j’ai une petite frayeur car je ne peux plus passer le plateau de montagne. En vue de l’étape de demain, c’est une catastrophe. Pensant que c’était dû aux saletés des chantiers routiers, je procède à un nettoyage du dérailleur. Avec une prière et une bise aux icônes, tout rentre dans l’ordre. Ouf. A l’entrée de Rozavlea je m’arrête acheter du miel à un apiculteur. Deux maisons plus loin, une pension me tend les bras, je lui cède. Poussiéreux comme je suis, la douche est obligatoire et urgente. Mes hôtes parlent français, suite à 18 années de travail en région parisienne. L’accueil se fait autour d’un verre de liqueur de cassis. Hips !

Le monastère de Barsana, reconstruit en 1993.
Pas un clou n’a été utilisé pour la construction, tout est chevillé.
Le petit pont de bois, version Maramures.
Quand vous croisez ça, vous fermez toutes les écoutilles !
Comme un pied de nez, le parcours du jour longe la frontière ukrainienne.

Mardi 4 août

Rozavlea/Viseu de Sus, 65 Km

Totalement improvisée et illogique, mais délicieuse, c’est ainsi que je résumerais cette journée. Après un petit déjeuner copieux et abondamment fourni en miel, je reprends la route un peu après 7h. Je devrais dire, je reprends les travaux forcés. Car la zone de travaux rencontrée hier se poursuit toujours. En amont de la réfection de la chaussée, ce sont les réseaux et les ouvrages d’art qui subissent un lifting. Au total, le chantier s’étale ainsi sur plusieurs dizaines de kilomètres, engendrant poussière et chaos. Du coup, je prends conscience que, outre la distance et le dénivelé, l’état de la chaussée est le troisième facteur à prendre en compte pour établir un plan de route réaliste. Sur toute cette zone, je roule autour de 12 Km/h, là où je devrais être à un bon 18.

Ceci dit, quelques signes m’indiquent que je suis vraiment en train de m’enfoncer dans le cœur de cette région des Maramures. Il y a d’abord les fameuses charrettes à cheval. J’en croise de plus en plus, transportant de l’herbe ou du bois, parfois même des passagers assis de façon très inconfortable sur les côtés. Et puis il y a la disparition progressive des débroussailleuses, omniprésentes jusque là et qui font place le plus souvent à la faux. Et enfin, la démarche des femmes. Petites, râblées, le fichu sur la tête, leur façon de marcher traduit le poids du travail de la terre et ses conséquences sur leurs articulations. Ici, pas de port altier ni d’arrogance, on marche utile. Je retrouve cette rudesse au marché de Salistea de Sus, implanté sur le terrain de sports. Il me fait irrésistiblement penser aux souks marocains où l’on trouve de tout à des prix défiant toute concurrence. Je regarde d’ailleurs si je ne trouve pas un teeshirt manches longues en coton car j’en ai un qui m’a lâché dimanche soir. Quand je l’ai enlevé pour me doucher, il s’est complètement déchiré dans le dos, sans doute grillé par la sueur et le soleil. Cela réduit à deux les rotations vestimentaires. Tant qu’il fait beau c’est suffisant car je peux laver et sécher chaque soir. Mais je n’aurai peut-être pas quatre semaines de soleil…

Région dure à vivre, donc, mais quelle beauté ! A Moisei, après une pause café, je fais un crochet de quelques kilomètres pour voir le monastère. La route qui y mène et le site sont magnifiques. Comme hier à Barsana, le monastère est composé de plusieurs bâtiments, église, chapelle, kiosque, administration, habitation, accueil de pèlerins, etc. Certains sont encore en construction. Le monastère est géré par l’Eglise orthodoxe, mais l’Eglise grecque catholique le revendique. C’est leur petite guerre de religions.

Juste après, je rejoins la route 18 que j’ai prévu de prendre vers l’Est pour franchir le col de Prislop, qui me fera basculer vers la Bucovine. Mais suite à une discussion avec mes hôtes hier soir, je pars à l’opposé, reprenant la route de Sighetu Marmatiei, d’où je viens. Ils m’ont parlé d’un train touristique, le Mocanitza, qui s’enfonce dans la vallée de la Vaser, paradis sauvage inaccessible par la route. C’est le dernier survivant des anciens chemins de fer forestiers qui rapportaient le bois coupé en montagne vers les scieries installées dans les vallées. Celui de la Vaser remplit encore cette fonction, mais il transporte aussi des passagers, avides de découvrir cette vallée inaccessible. Comme l’aller-retour prend une demi-journée, cela signifie que je dors ici. Je commence donc par prendre position dans un camping-pension, puis je me rends à la gare pour réserver mon billet pour demain matin. Et là, désillusion, il ne reste pas une place disponible avant dimanche ! Ma seule chance est de venir tôt demain matin, en espérant un désistement pour le départ de 9h. Selon mon hôte du jour, j’ai une chance sur trois de trouver un billet. Je croise les doigts.

En attendant mieux, je me poste sur le bord de la voie pour assister au retour du train de 15h et le prendre en photo. Puis je  fais quelques achats alimentaires et vais déjeuner au camping. A 16h, c’est plutôt un goûter !

Pas très logique, mais tant pis; je me régale !
Derrière son monumental portail en bois, l’église de Rozavlea reçoit les premières lueurs du soleil.
Le cheval reste un mode de locomotion très prisé.
Au marché, quel que soit le temps, les anciens portent le lourd pantalon de drap noir.
Le monastère de Moisei est situé dans un cadre magnifique.
A côté de l’église, ce kiosque doit servir aux offices en plein air.
Demain peut-être monterai-je dedans…

Mercredi 5 août 

Vişeu de Sus/Col de Prislop, 45 Km

Cette fois, son sort est scellé : je vais me débarrasser de mon matelas. Ce fruit d’études morphologiques approfondies est une daube. Il se dégonfle toujours. A la première occasion, j’en achète un autre, forcément plus lourd et plus encombrant, mais qui m’assure des nuits sereines. A part ça, au réveil, je trouve des limaces partout sur la tente et les sacoches. Il me faudra plusieurs dizaines de pichenettes pour m’en débarrasser. Enfin, j’espère ; il en reste peut-être quelques unes roulées dans la tente.

L’abondance de petit bois sec me permet de me chauffer deux cafés que j’accompagne de bonnes tartines de miel. A 7h15, je me présente à la gare pour tenter d’obtenir le précieux sesam pour la Mocanitza. Surprise, je ne suis pas le  premier; une dizaine de personnes font déjà le pied de grue devant le guichet. Curieusement, il y a parmi eux des gens qui ont réservé leur place. Dans ce cas je ne vois pas l’intérêt de venir plus de deux heures avant le départ. Mais bon… A 8 h, plus de cinquante personnes se pressent devant le guichet, oubliant joyeusement les consignes de distances physiques. La tension monte quand, profitant de consignes des organisateurs, des petits malins grugent des places. La scène d’engueulade a des accents de comédie italienne. D’ailleurs, la langue roumaine, pleine de « i », de « à » et de « tch » est aussi chantante que celle de Rome. Le nom des « sans tickets » est noté dans l’ordre d’arrivée. Je suis le numéro 8. Et après une demi-heure de suspense, Pascal est invité à venir prendre son billet. Au moins, je n’aurai pas fait tout ça pour rien !

Comme je le disais hier, cette ligne a été créée en 1932 pour débarder le bois coupé dans la vallée dénuée de route. Jusque là, le bois était descendu par flottage sur la rivière. Afin de pouvoir suivre les méandres de la rivière, le choix a été fait d’un faible écartement des voies, 76 centimètres, ce qui confère à ce train une allure de jouet. En parlant d’allure, sa vitesse aussi est réduite; on dépasse rarement les 10 Km/h. Cela laisse le temps de voir le paysage ! Dernière particularité, la locomotive fonctionne au bois, une matière quasiment inépuisable dans la région. Les voitures de voyageurs ont en moyenne 80 ans. L’ensemble est disparate car elles proviennent dépôts roumains, mais aussi de différents pays voisins.

Le paysage est celui d’une jolie vallée de plus en plus encaissée vers le fond. On suit la rivière, tantôt sur une rive tantôt sur l’autre, grâce à des ponts en bois en cours de remplacement par des ouvrages métalliques plus rassurants. La voie étant unique, des points de croisement ont été créés à deux « gares » intermédiaires. En effet, quatre trains circulent chaque jour en saison, trois à vapeur et un diésel. Le mien, le train n* 1 qui part à 8h30, arrive à 11h au terminus, la gare de Paltin, 21 kilomètres plus loin. Là, les voyageurs se précipitent au snack qui sert des assiettes de grillades et des boissons fraîches. Tout le monde pique-nique en bord de rivière, en attendant le train numéro 2 qui arrive une demi-heure plus tard. En redescendant, nous croiserons les numéros 3 et 4. Tous sont bondés. A chaque fois, les gens se saluent joyeusement et se filment mutuellement.

De retour à la gare de Vişeu de Sus, je ne perds pas une minute pour monter en selle. Il est près de 15h, presque l’heure à laquelle je m’arrête habituellement. Je veux faire au moins 30 kilomètres pour arriver au pied du col de Prislop que je dois passer demain. Je repasse donc Moisei, puis j’arrive à Borsa qui marque le début de l’ascension. Le coin est touristique, alors des dizaines de pensions et d’hôtels bordent la route. Mais je n’ai fait que 20 kilomètres, je pousse donc un peu plus loin; puis encore plus loin et toujours plus loin dans la montée du col. Jusqu’à arriver dans une zone montagneuse totalement isolée et dépourvue de toute habitation. Je suis un peu pris au piège, je n’ai pas d’autre choix que de continuer à grimper et je finis par envisager d’aller jusqu’en haut. Mais à 6 kilomètres du sommet, je tombe sur quelques maisons et une scierie, avec du terrain presque plat. Il est plus de 18h, le soleil décline dangereusement, je décide de solliciter un bout de champ pour camper et, qui sait, me faire inviter. Mais j’ai beau frapper à toutes les portes, personne ne répond. Qui ne dit mot consent, je plante donc ma tente près de la scierie, sur un terrain non clôturé. Une source proche me permet d’effectuer les ablutions indispensables. Je me prépare une tente bien douillette car je suis déjà à plus de 1.000 mètres et la nuit risque d’être fraîche. Je ne veux pas prendre le risque d’allumer un feu. Ce sera donc repas froid. Vers 20h, une voiture entre dans le chemin. Je vais me présenter. C’est un couple de touristes qui ont loué une des maisons. Ils valident ma présence et m’offrent même une orange et des gâteaux au chocolat. C’est Noël ! A part cela, je me régale d’avance du spectacle du ciel car aucune lumière ne va venir le polluer.

La gare est le lieu le plus animé de la ville.
La voie longe la rivière.
La vallée de la Vaser ne manque pas de charme.
L’étroitesse de la voie est notable.
Le bois est une ressource essentielle de l’économie locale.
La montée du col de Prislop me réserve quelques jolies vues.

Jeudi 6 août

Prislop/Fundu Moldovei, 90 Km

Le ciel n’a pas tenu ses promesses ; la faute à la lune qui est encore presque pleine, mais surtout à un énorme projecteur installé sur la façade d’une maison vide pour dissuader les voleurs. C’était beau quand même, mais pas le feu d’artifice que j’attendais. Malgré un matelas à plat, je passe une bonne nuit, bien au chaud avec mon équipement spécial montagne : polaire, grosses chaussettes, drap de camping et duvet à capuche. Je repars aussi discrètement que je suis arrivé, remettant soigneusement en place les deux rondins empruntés à la scierie en guise de chaise et de table.

A 7h30, j’entame la fin de l’ascension du  col de Prislop. C’est un peu raide comme réveil musculaire mais la pente est douce et régulière et le macadam d’excellente qualité. J’apprécie beaucoup cette montée au petit matin dans la fraîcheur et le calme car la circulation est très faible. Seul bémol, il me restait 9 kilomètres à monter et non pas 6 comme je le pensais. Mais quand on aime, on ne compte pas.

A cette heure là en altitude, les gants et la cagoule ne sont pas de trop.

Mon arrivée au col est saluée par les cloches du monastère de Prislop qui sonnent à toute volée. A moins qu’elles n’annoncent l’office de 9h… Je prends le temps de rentrer dans l’église (orthodoxe), et je suis toujours aussi étonné de la ferveur des visiteurs qui s’agenouillent, se signent et embrassent consciencieusement toutes les icônes de l’église. J’ignore si cela leur apportera le bonheur, mais le COVID, c’est probable !

Au col de Prislop, le monastère du même nom.

La descente est aussi agréable que la montée, l’effort en moins. Le paysage est très beau et, comme ça ne descend pas trop vite, j’ai le temps de l’admirer. Cela se poursuit ensuite par 30 kilomètres de faux-plat descendant, le long de la rivière Bistrita. Sans doute la plus belle vallée que j’aie vue depuis mon départ, ouverte et verdoyante à souhait. A Carlibaba, je m’arrête boire deux cafés et croquer un deuxième petit-déjeuner. Il faut dire que ce matin, je n’ai jamais réussi à allumer mon réchaud à bois. Donc, privé de café matutinal. J’espère aussi y trouver une caverne avec des matelas pneumatiques, mais ce n’est qu’un village sans commerce.

La vallée de la Bistrita offre des paysages splendides.
J’ai eu envie de traverser, mais j’avoue avoir fait demi-tour après quelques mètres seulement.
Le foin est mis à sécher sur ces barrières…
… ou sous forme de meules creuses reposant sur une structure en bois.

A la jonction avec la route 17, le trafic augmente sérieusement et la pente s’inverse; me voilà reparti vers les 1.100 mètres de Mestecanis, après être redescendu à 700. L’exercice est un peu plus pénible que ce matin à cause du vent de Nord-est qui souffle en rafales. Heureusement il y a les virages en épingle ; par moment je me retrouve vent dans le dos et ça change tout.

Ce nouvel obstacle franchi, je me laisse descendre jusqu’à Pojorata, objectif du jour, puis je file 5 kilomètres plus loin, à Fundu Moldovei, où j’ai repéré un camping qui semble sympa. C’est effectivement le cas, le site est chouette, l’accueil sympa et les sanitaires impeccables. Et en plus, mes voisins de tente m’offrent une bière, et un peu plus tard des nuggets ! Il est à peine 14h, aussi je profite de la machine à laver du camping pour faire une lessive générale qui aura le temps de sécher au soleil et au vent.

A mon retour, c’est mon autre voisin, cyclotouriste averti qui vient discuter. Carte à l’appui, il m’apprend qu’une des routes que je dois prendre prochainement est coupée. Et il me soumet des solutions de rechange. Sympa et utile !

Me voici donc arrivé en Bucovine, sans doute la région de Roumanie la plus connue grâce à ses remarquables monastères peints. Certains sont inscrits au patrimoine de l’UNESCO. J’ai prévu une boucle sur deux ou trois jours pour visiter les plus beaux. On va manger du bulbe !

Vendredi 7 août

Fundu Moldovei/Putna, 102 Km

La fraîcheur du petit matin met du temps à se dissiper; aussi est ce avec trois couches sur le dos et les gants aux mains que je m’élance pour cette journée monastères. Mais je ne vais pas tarder à me réchauffer. Après Pojorata, j’ai le choix entre deux routes pour rallier mon premier monastère, Moldovita : soit 32 kilomètres avec un col, soit 44 kilomètres sans col. Je suis d’humeur joueuse, alors je choisis la solution avec col. Sur les 7 premiers kilomètres, je ne regrette pas, la route est bonne, la pente raisonnable et la fraîcheur agréable. Cela se corse sur la fin car la chaussée est défoncée. Idem dans la descente, si bien qu’en arrivant en bas j’ai plus mal aux bras qu’aux jambes !

A Vatra Moldotei, je m’arrête boire un café et grignoter. Il est 9h30, mes voisins de tables sont à la bière. Vu leur niveau d’activité, je ne pense pas qu’ils fassent beaucoup progresser l’économie roumaine aujourd’hui ; sauf le chiffre d’affaires des brasseries, évidemment !

Le soleil du matin révèle les reliefs.
9h30, certains sont au café, d’autres à la bière…

Les douleurs s’estompent quand je rentre dans l’enceinte fortifiée du monastère de Moldovita. Construit par le prince (voïvode) Petru Rares à partir de 1532, il est entouré de remparts de 6 mètres de haut. L’église est entièrement recouverte de fresques, à l’intérieur comme à l’extérieur. A l’extérieur, celles de la façade sud sont incroyablement bien conservées. On y voit notamment un arbre de Jessé, l’arbre « généalogique » de Jésus, auquel sont adjoints les grands philosophes de la Grèce antique. Il y a aussi une représentation de la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 (épisode historique qui me rappelle immanquablement le sketch de Pierre Dac et Francis Blanche…) Si la façade sud est impeccablement conservée, les fresques du côté nord ont été très endommagées par les intempéries. A l’intérieur, ce sont surtout des portraits et des martyrs de saints qui sont représentés. 

L’église du monastère de Moldovita, entièrement couverte de fresques.
La prise de Constantinople par les Ottomans.
Ces œuvres de près de 500 ans sont d’une modernité étonnante.

Sans doute troublé par tant de beauté, je ne repars pas sur la route prévue. Quand je m’en aperçois, il est trop tard pour faire demi-tour. Je modifie donc mon programme de visites; prochain objectif Sucevita. Le hic, c’est qu’il faut encore franchir un col . Me voici donc lancé à l’assaut du pasul Ciumarna, 1.150 mètres. La montée est plus raide que le premier et le revêtement très dégradé. Et surtout, j’ai faim. Je m’accroche pour atteindre le sommet avant de manger, mais j’ai les jambes qui flageolent. Si hier je n’ai pas trouvé la caverne d’Ali Baba, aujourd’hui je bénéficie de l’apparition d’un bon génie, en l’occurrence mon voisin de camping qui me double en klaxonnant et s’arrête un peu plus loin pour me prendre en photo. Je m’arrête, et aussitôt sa femme m’offre une part de gâteau aux pommes. Exactement ce qu’il me fallait. Mieux même, elle emballe les cinq parts restantes dans du papier alu et les met dans ma sacoche ! Cela m’aide bien à boucler le petit kilomètre de montée qui reste. J’enfile un coupe-vent pour amorcer la descente et je repars en sifflotant. Pas pour longtemps car devant moi se présente un sommet dégarni qui ressemble au mont Ventoux. Je me dis que ce n’est pas pour moi, qu’une bifurcation doit y mener, tandis que ma route à moi va continuer à descendre. Que nenni ! J’y ai droit au mont chauve ! Sous le caniard, je me hisse jusqu’en haut pour effectivement atteindre les 1.150 mètres. Je retrouve mes campeurs attablés devant des grillades et je ne me prive pas de faire de même. Je suis alors abordé par un Français, un Mayennais installé en Roumanie depuis quinze ans. Il m’a doublé dans la montée et repéré ma nationalité. On parle du pays et il me donne son avis sur les monastères. Pour lui, le plus beau, c’est Voronet.

A Moldovita, je devais prendre à gauche vers Brodina.
Mes super supporters !
En bas, la route où je me croyais tiré d’affaire.

La descente est une vraie partie de plaisir, et je rejoins sans forcer Sucevita. C’est le même modèle que Moldovita, fortifié et couvert de fresques, mais construit un peu plus tard, toute fin du 16ème siècle. La fresque la plus belle à mon goût est celle dite de « l’échelle sainte », qui représente le paradis et l’enfer, l’ordre et le chaos, le bien et le mal. La composition, avec tous ces anges alignés, est extraordinaire. Contrairement aux immenses monastères des Maramures, ceux-ci ne comportent que quelques bâtiments répartis autour de l’église, placée au centre des remparts. Toute l’attention des visiteurs se concentre donc sur l’église. Personnellement j’en fais trois fois le tour pour détailler les fresques. A l’intérieur, c’est un foisonnement de peintures murales, dont certaines sont en cours de restauration. Les visiteurs de confession orthodoxe ne manquent pas de biser les icônes, de mettre des cierges et de rédiger des intentions de prière sur des petits papiers qu’ils remettent aux nonnes de service. J’assiste aussi à une forme de prière encore inconnue : un homme embrasse une icône installée sur un grand chevalet, se signe trois fois, se prosterne et… passe à quatre pattes sous le tableau ! Sans doute en signe de soumission.

Mon programme chamboulé me pose problème car du coup, je suis à 40 kilomètres de mon prochain objectif, Putna, tout au Nord de la Bucovine. Comme j’ai déjà 60 kilomètres au compteur et que la chaleur monte, je décide de m’en rapprocher et de trouver un hébergement en route. La route est très désagréable, toute droite, bosselée, étroite et très fréquentée ; en un mot, un cauchemar de cycliste. Et comme il n’y a rien à voir dans le coin, il n’y a pas d’équipements touristiques. Aussi, de fil en aiguille, je me convainc d’aller jusqu’au bout. Ce que je fais dans la douleur. Au monastère de Putna, je retrouve mes voisins de camping, qui n’en reviennent pas de me voir débarquer. Eux aussi ont 100 kilomètres au compteur… de leur BMW climatisée.

Ce monastère est très différent des deux autres. Construit cent ans plus tôt, en 1470, il est dénué de fresques extérieures. La forme de son église, avec ses deux absides arrondies est très harmonieuse. A noter que, contrairement à ce que j’annonçais hier, aucun des trois édifices visités aujourd’hui n’est surmonté de bulbes. Pan sur le bec, dirait le Canard enchaîné. Comme un office est en cours, je ne pénètre pas dans l’église, mais je reviendrai demain matin.

Reste à trouver un hébergement. En l’absence de camping, mon choix se porte sur une petite pension un peu à l’écart de la ville. Les propriétaires sont ravis d’accueillir un Français, ce qui me vaut de boire une bière… bien méritée !

Au centre des fortifications, l’église de Sucevita.
Les anges, bien alignés, récompensent les justes qui montent au paradis, tandis que les démons tirent les autres vers le chaos de l’enfer.
Comme dans la cathédrale du Mans, des anges musiciens.
L’élégante église de Putna.

Samedi 8 août

Putna/Dragomirna 102 Km

Drôle de journée, mais journée pas très drôle, car beaucoup de kilomètres pour pas grand chose à voir. On l’appellera étape de liaison.

Mais avant de reprendre la route, je fais la tournée des monastères de Putna. Sur les conseils de Michael, le patron de la pension Daria , je fais un crochet pour visiter le monastère de Sihastria Putnei, beaucoup moins connu que celui de Putna, à juste titre car beaucoup moins beau. Samedi, 9h, les fidèles affluent dans ce lieu en rase campagne. Pour annoncer le début de l’office, pas de sonnerie de cloche; un pope fait le tour de l’église avec sur son épaule une lourde planche de bois sur laquelle il frappe en cadence avec un petit maillet. Curieux…

Et puis je retourne au monastère de Putna. Comme hier, un office est en cours. Je rentre quand même dans l’église. Cela ne gêne personne (malgré mon short, théoriquement interdit), car les gens vont et viennent beaucoup pendant les prières. Je peux ainsi m’approcher du lieu le plus vénéré du monastère, la pierre tombale de Stefan cer Mare, Etienne le Grand, prince de Moldavie, qui a fait ériger ce monastère suite à une victoire importante. L’office terminé, les fidèles se rassemblent autour des officiants dans la première partie de la nef, où une table de victuailles a été dressée. Gâteaux et sodas doivent célébrer une occasion particulière. Les chants et les prières de bénédiction de la nourriture se prolongent, aussi vais-je visiter le musée. A mon retour, une bonne demi-heure plus tard, les gâteaux sont intacts, pas encore assez bénis pour être consommés apparemment. On chante et on prie toujours en les reluquant. Je renonce à y goûter et je quitte Putna.

J’ai décidé de positiver suite à mon erreur de parcours d’hier. Puisque mon programme est chamboulé, et que je roule plutôt bien, autant en profiter pour voir des sites que j’avais dû laisser de côté lors de ma préparation. Ainsi Suceava et Dragomirna, que je n’avais pas retenus dans mon programme car situés trop à l’Est de ma route. Finalement, j’y vais.

Voulant éviter à tout prix la sinistre route 2E, empruntée hier, je fais le choix de petites routes. Cela me rallonge mais m’évite la crise de nerfs !

C’est alors une comédie en deux actes qui va se jouer. Dans le premier, le personnage principal est hilare. Il roule allègrement sur des routes plates et dégagées, il est sur le grand plateau et la vie est belle. Cinquante kilomètres comme ça ! Seule ombre au tableau, la difficulté à trouver un endroit isolé pour faire pipi car l’urbanisme est du style ruban routier. Les villages se sont développés uniquement le long de la route et, du coup, s’étirent à l’infini. Sur au moins vingt kilomètres, pas un champ, rien que des clôtures de jardin.

Deuxième acte, où les choses se gâtent. D’abord, ça monte. Bon, on est en Bucovine quand même, pas dans la Beauce, donc, normal. Moins drôle, la disparition subite de l’asphalte; d’un seul coup, la route se transforme en piste, et du genre gros cailloux qui roulent. Ensuite, c’est la météo qui s’en mêle, avec un gros orage qui éclate. Comme je l’ai vu venir, je n’ai pas attendu les premières gouttes pour réagir. J’ai mis Colibri contre un talus et je nous ai fabriqué une cabane pour nous deux avec ma bâche. On a attendu comme ça dix bonnes minutes blottis l’un contre l’autre en attendant la fin de l’averse. Et pour finir, la route vers Dragomirna traverse une magnifique forêt de chênes, sous la forme d’une piste forestière plutôt sablonneuse. Je dois mettre pied à terre dans une montée trop abrupte. Bref, le gars qui se bidonnait ce matin sur son vélo, a beaucoup moins fière allure quand il arrive au camping idéalement situé au bord d’un étang, à 100 mètres du monastère. Et j’ai encore fait 102 kilomètres, exactement comme hier !

Mais une bonne douche et il n’y parait plus. Je vais jeter un coup d’œil au monastère, qui me semble très beau. Mais ce sera pour demain…

Le pope-cloche.
La pierre tombale d’Etienne le grand fait l’objet d’un culte assidu.
Ont-ils fini par manger les gâteaux ? Je ne le saurai jamais.
Dernier regard sur Putna.
Sur une route très secondaire, un surprenant ruban d’asphalte…
… et soudain, la piste !
Aujourd’hui, j’ai croisé et doublé beaucoup de charrettes à cheval. Presque toutes transportaient du bois.
Il n’est pas rare que les eaux pluviales se déversent directement dans le fossé ou sur le trottoir !

Dimanche 9 août

Drogomirna/Humorului 

Bon, les fêtards ont tenu leurs promesses; la musique s’est arrêtée à… 8h30 ce matin ! Ils nous ont fait douze heure de disco non stop. Certes il ne sont plus que deux ce matin, mais la sono est toujours à fond. Ceci dit, je n’ai pas trop mal dormi quand même, sur mon matelas à qui j’ai finalement accordé une dernière chance, avec une nouvelle réparation qui a tenu presque toute la nuit.

Bord d’étang oblige, il y a beaucoup de rosée sur le matériel. Mais comme le soleil chauffe bien dès ce matin, tout cela sèche gentiment pendant que je petit déjeune. A ce sujet, j’ai fait des progrès en matière de feu de bois; ou plutôt j’ai complété mon équipement avec des allume-feu qui font merveille. Je devrais manger chaud plus souvent et surtout assurer mon sacro-saint café du matin.

Le monastère de Dragomirna est à 100 mètres du camping. C’est un site qui, vu de l’extérieur est une véritable forteresse. Mais l’église est de toute beauté. Haute de 42 mètres pour seulement 9,5 mètres de large, elle est très élancée. Construite plus tard que Sucevita et Moldovita, au tout début du 17ème, elle n’est pas ornée de fresques extérieures ; c’est le traitement artistique de la pierre qui fait sa beauté. Si les murs sont bruts, la tour est finement ciselé et le contraste renforce l’impression de finesse du travail.  On est dimanche, l’office bat son plein, au son du bâton et du maillet (ça doit porter un nom…), joué par un pope caché dans le clocher. L’office est célébré à l’extérieur et je remarque que les fidèles, au lieu de se regrouper devant l’autel de plein air, se tiennent à distance. Beaucoup prient même depuis l’intérieur de l’église où d’un coin du jardin. Et puis, je trouve les chants des nonnes très beaux. Mon inculture musicale ne me permet pas d’analyser plus avant, mais ils me rappellent le chant grégorien des moines de Solesmes.

Je file ensuite à Suceava, distante de seulement 10 kilomètres. J’ai un peu de mal à trouver la forteresse qui fait la réputation de la ville. Alors que je grignote sur un banc, une jeune femme m’aborde en allemand pour me questionner sur mon voyage. J’en profite pour lui demander la route. La forteresse a été construite au 14ème siècle pour défendre la capitale de la Moldavie qui venait d’acquérir son indépendance. Elle fut renforcée par la suite, notamment par Étienne le grand. Elle était si bien conçue qu’elle est restée inviolée jusqu’à la fin du 17ème siècle. Prise par Georghe Stephan qui voulait accéder au trône de Moldavie, elle a ensuite été rasée et a servi de carrière.

Déjà deux visites et seulement 15 kilomètres au compteur, c’est plutôt inhabituel. Il faut maintenant prendre la route vers les deux derniers monastères de Bucovine, Humor et Voronet. Pour m’y rendre, je ne fais pas le malin, je prends la route directe, la 17. Elle est très fréquentée mais elle offre une bande d’arrêt d’urgence très confortable sur les 40 kilomètres que j’y effectue. Il y a quand même quelques jolies bosses et je prends le menu complet : montée, plat, descente. Est-ce l’effet de ma nuit musicale, la chaleur ou un coup de moins bien, en tous cas je suis à la peine pour boucler les 63 kilomètres qui m’amènent à Humorului.

Après quelques achats dans la ville, je monte au monastère, où je suis accueilli par une nonne francophone, qui m’assure voir beaucoup de Français cette année. «C’est le spirituel qui les attire», m’assure-t-elle. Je retrouve ici les fresques extérieures des églises du 16ème, et deux thèmes déjà traités à Moldovita , l’arbre de Jessé et la prise de Constantinople. Mais dans cette scène, l’artiste a en fait représenté des nobles moldaves et la forteresse de Suceava. Le couvent n’est pas entouré de murailles et est donc plus ouvert sur son environnement. Ce qui ne présente pas que des avantages : un voisin écoute la lambada à tue-tête dans son jardin et en fait profiter les nonnes et les visiteurs.

A peine 1 kilomètre plus loin, je trouve une pension-camping qui me semble très calme. Promesse d’une bonne nuit ? Pas sûr; quand je m’allonge sur mon matelas, il explose littéralement . Cette fois, c’est la fin. Pour lui…

De l’extérieur, Dragomirna ressemble plus à un château-fort qu’à un monastère.
Au-dessus des murs bruts, la tour est finement travaillée.
Les fidèles se tiennent curieusement à bonne distance de l’autel.
L’imposante forteresse de Suceava a résisté à tous les envahisseurs durant plus de trois siècles.
Drôle de bête…
Je trouve élégant cet arrondi du toit qui déborde au-dessus du du narthex de l’église de Humorului.
Les mêmes anges à quatre ailes qu’à Moldovita.

Lundi 10 août

Humor/Falticeni, 85 Km (50 utiles)

Ça ne pouvait pas durer éternellement ! Ce matin, le soleil peine à émerger au milieu d’une couche nuageuse bien grise. Selon la météo, il y a des risques d’averses toute la journée. Ce matin, c’est aussi l’heure de prendre une décision. Pour rallier Bicaz, j’ai deux solutions, un trajet direct ou une option « monastères du Neamt » qui me coûte une centaine de kilomètres. Pour choisir, je dois faire le point de la distance qu’il me reste à couvrir dans les vingt jours qui restent. Mon calcul m’amène à 800 kilomètres, soit 40 par jour. C’est bon, je peux me permettre d’ajouter l’option Neamt, même si je sais que les étapes des deux dernières semaines seront escarpées. 

Mais d’abord, j’en termine avec les monastères de Bucovine, et de la plus belle manière. Voronet, parfois surnommé « la Sixtine de Bucovine » est souvent considéré comme le plus beau de tous. Il a été construit en trois mois (!) en 1488 par Étienne III le Grand pour célébrer (encore) une victoire sur les Ottomans. La forme est celle des autres églises, avec ses absides arrondies qui lui donnent une forme de trèfle, et une coupole typique du style moldave. Côté décoration, les plus belles fresques, celles de l’extérieur n’ont été réalisées que soixante ans plus tard, en 1547. Sur un fond bleu très spécial, le bleu de Voronet, on y retrouve des thèmes déjà vus, le jugement dernier, l’arbre de Jessé, mais aussi la vie de saint Nicolas, à qui est dédié le lieu, et un beau saint Georges terrassant le dragon. C’est encore une fois de toute beauté. Dommage que je ne puisse pas profiter des explications détaillées qu’une nonne âgée donne à un groupe de Roumains.

Contrairement à ce que je croyais, la route qui dessert le monastère n’est pas un cul de sac, elle se poursuit vers un village d’où je pourrai rattraper mon itinéraire. Je m’y engage donc, en espérant que le bitume aille jusqu’au bout. Hélas, il disparaît après quelques kilomètres. J’insiste quand même sur une piste grossière, mais je renonce sur les conseils de riverains qui m’indiquent que, même avec leur 4×4, ils ont du mal à circuler sur ce chemin forestier. Je dois donc rebrousser chemin; voilà une douzaine de kilomètres pour rien…

De retour à Gura-Humorului, je fais quelques courses au Lidl, dans l’espoir qu’ils aient eu un arrivage de matelas gonflables. Mais les gondoles sont pleines de fournitures scolaires. Je trouve quand même un trésor, du fromage français. J’hésite entre du bleu et un camembert. Je prends les deux.

La suite du parcours est une petite route charmante qui s’enfonce dans la Bucovine profonde, à l’écart des zones touristiques. La vie y est visiblement beaucoup plus rude, comme en témoigne la recrudescence des charrettes à cheval sur la route. A Valea-Moldovei, je suis intrigué par un attroupement devant la bibliothèque. Étonnant engouement pour la lecture ? Pas du tout. C’est là que sont distribués les colis alimentaires financés par l’Union européenne. Un jeune m’explique que, ici, personne n’a de travail, alors on se nourrit grâce à cette aide européenne. J’avais conscience d’être dans une zone en difficulté, mais pas à ce point là.

A la sortie, je suis mon plan de route, mais la route semble me ramener en arrière. Persuadé de m’être trompé je fais demi-tour et m’engage sur une piste. Un peu têtu sur ce coup là, je m’enfonce dans mon erreur, au point de me retrouver sur des chemins agricoles et même en pleins champs, à suivre des traces de roues de charrettes. Et c’est quasiment à la boussole que je parviens à retrouver ma route. Une bonne heure de galère pour rien. Si bien que j’atteins Falticeni avec 85 kilomètres au compteur, alors que j’aurais dû en faire tout juste 50. 

Cette cité ne présente aucun intérêt touristique, au point qu’il n’y a ni pensions ni camping. J’ai même le plus grand mal à trouver le seul hôtel correct et abordable. Et j’ai beau parcourir le centre-ville, pas de magasins de sport en vue. Demain, il y a un Décathlon à Piatra Neamt. Je vais pouvoir reprendre le cours de ma vie. En attendant je m’offre une étape *** et, j’espère, une nuit aussi étoilée. Déjà, allongé sur mon lit, je m’amuse de la grosse averse orageuse qui tombe vers 19h.

Voronet, la Sixtine de Bucovine.
Comme par hasard, les méchants qui vont en enfer sont vêtus comme des Ottomans…
Stefan cel Mare offre ce monastère au Seigneur.
Sur fond bleu Voronet, l’arbre de Jessé.
Devant le monastère, cette adorable gamine vend des mûres et des framboises.
Avec un nom pareil, la ville de Gura Humorului Se devait d’organiser un festival… de l’humour.
Sur cette petite route les charrettes sont presque aussi nombreuses que les voitures.
Les précieux colis de l’UE vont nourrir les familles dans le besoin.
Carrément perdu au milieu des champs !
Ici, plus de pompes bleues, mais des puits bienvenus. Ça me rappelle le Maroc.
Falticeni embellie par un arc en ciel.

Mardi 11 août

Falticeni /Sihastria, 70 Km

Hier soir, j’ai sérieusement potassé mon itinéraire. Pas question d’improviser et de faire du hors piste deux jours de suite. C’est vrai que je n’avais pas beaucoup étudié cette boucle de Neamt, qui n’était qu’en option et que je ne pensais pas vraiment réaliser. Donc, le parcours du jour va me conduire à une forteresse et deux, voire trois monastères. Mais certainement pas jusqu’à Piatra-Neamt, encore beaucoup trop éloignée, surtout avec plusieurs visites au programme.

C’est bien reposé et repu que je prends la route vers Targu-Neamt; 36 kilomètres, que je boucle en moins de deux heures, bien aidé par un petit vent du Nord.

La forteresse de Targu-Neamt date de 1390. Mais c’est notre ami Stefan cel Mare qui l’a agrandie et renforcée dans le cadre de son plan global de protection de la principauté de Moldavie. Son architecture est assez classique, hormis le long pont d’accès posé sur d’énormes piliers. L’édifice a terminé sa carrière en résistant aux assauts de l’armée polonaise en 1691. Ce sera son chant du cygne puisqu’elle sera détruite peu après, en 1717. Les nombreuses salles regorgent de documents et d’explications, hélas uniquement en roumain. Comme je veux faire part de ma déception au jeune homme de l’accueil, il me répond qu’il ne parle pas anglais; ni français ni allemand, évidemment. Pratique, ça évite d’être embêté par les étrangers ! 

Plus loin, en pleine campagne au milieu d’un parc naturel, se trouve le monastère de Neamt. Beaucoup plus vaste que ceux de Bucovine, c’est un haut lieu spirituel et artistique. Construit par… le grand Stefan après une victoire sur les Polonais en 1497, il a périclité aux 16ème et 17ème siècles, avant de revenir au premier plan grâce à son imprimerie, son atelier d’enluminures et de miniatures. Sa bibliothèque contient 11.000 ouvrages, parmi lesquels les volumes les plus précieux de Roumanie. Quant à l’église, elle est aussi belle de l’extérieur que décevante à l’intérieur, très sombre et aux fresques noircies. La décoration extérieure joue sur des parements de briques de trois couleurs qui encadrent avec élégance des ouvertures gothiques.

Quelques kilomètres plus loin se trouve le monastère de Secu (je paye l’entrée avec ma carte Vitale 😂). Alors là, c’est le chantier, au sens propre du terme. Tous les bâtiments sont en réfection lourde, brouettes camions et marteaux-piqueurs se partagent la cour et même l’intérieur de l’église. La vue et la paix des lieux en sont un peu gâchées. Au passage, je me demande comment sont financés des travaux aussi lourds. La réponse est sur le panneau de chantier : coût global 15 millions de Lei, soit environ 3M€; prise en charge de l’Union européenne 11 millions de Lei. Ça aide !

A quelques encablures de là se trouve le monastère de Sihastria, qui est en travaux lui aussi, financés de la même façon. Mais il possède plusieurs particularités. D’abord il il est enchâssé dans un magnifique écrin de verdure. Ensuite, il est très vaste, très ouvert et composé de nombreux bâtiments, un peu comme ceux des Maramures. Et enfin, il a vu l’émergence d’un personnage hors du commun, Cleopa. Ce fils de paysan illettré était berger au monastère. Il apprit à lire et les prêtres lui prêtèrent des livres. Doté d’une mémoire exceptionnelle, il mémorisa tous les textes sacrés orthodoxes. Tant et si bien que, sur son lit de mort, le père abbé le nomma à sa succession, au désarroi des nombreux prétendants à la fonction. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Sous l’ère communiste, il devint ermite pour échapper aux persécutions. Et de nombreux fidèles lui rendirent visite dans son ermitage, au grand dam des dirigeants politiques. Décédé en 1998, il fait aujourd’hui encore l’objet d’un culte fervent.

Pour la nuit, j’ai repéré en passant de jolis coins de bivouac au bord d’une rivière. Plusieurs familles y sont déjà installées et j’y serai en toute sécurité. Mais en flânant dans le monastère, il me vient une autre idée : dormir ici. Je demande à la boutique; c’est effectivement possible, je dois demander au Père Vitalie. «Vous le trouverez à l’église à 18 h pour l’office». Je me poste devant l’église et j’attends. Mais je ne connais pas sa tête, moi, au Père Vitalie. A 18h, je suis dans l’église, je demande, non il n’est pas là. L’office débute, et même s’il y a du va et vient incessant, je pense que ce n’est pas le moment. Alors j’attends… et j’assiste à l’office entier qui dure quand même 1h30 !  Bien assis dans une stalle, j’avoue avoir eu quelques moments d’absence, bercé par les litanies et les textes psalmodiés. Et puis il y a eu Esmeralda ! Mais je vous en parlerai plus tard. A la fin de l’office, on me présente le père Vitalie, qui me montre ma chambre, enfin, mon dortoir, et m’indique les horaires des offices : minuit, 3h et 8h. Je lui précise que je souhaite partir tôt demain matin… une douche froide et une promenade dans le monastère, c’est assez magique.

Des forces pour la journée !
L’accès à la forteresse de Târgu Neamt est assez impressionnant.
Une position stratégique bien choisie.
Les portes et fenêtres du monastère de Neamt sont rehaussées de jolies briques tricolores.
Dans chaque église, un moine est de permanence pour recueillir les intentions de prières des visiteurs et les petits billets qui vont avec.
Avec les travaux, dans l’église de Secu, c’est vraiment l’enfer.
Sihastria dans son écrin de verdure.
La tombe de Cleopa attire de nombreux fidèles.

Mercredi 12 août

Sihastria /Bicaz, 114 Km

Une pensée pour Philippe.

Nuit calme au monastère, comme il se doit. Vers 6h30, je sors du dortoir discrètement pour éviter de réveiller mon compagnon de chambrée. Colibri est vite rééquipé, vu que je n’avais sorti que le minimum de matériel. Avant de quitter les lieux, je m’offre un petit tour dans ce vaste monastère qui reçoit tout juste les premiers rayons de soleil. Tout est calme, mais quelques moines s’activent déjà à entretenir les lieux.

La petite route qui dessert le monastère est un vrai bonheur à parcourir à cette heure là. En passant, je constate qu’une bonne dizaine de tentes et caravanes sont installées là où j’avais envisagé de bivouaquer. L’endroit est vraiment sympa. La première urgence est de manger car le repas d’hier soir a été très frugal, mon stock de vivres étant proche de zéro. Et ce matin, rien à manger. Donc, je saute sur le premier « magazin mixt », qui fait épicerie et café. J’y achète un gros pain que je tartine joyeusement de miel en buvant deux cafés. Autour de moi, des gars qui partent au boulot se donnent des forces et du courage en sifflant quelques bières…

Pour visiter les deux monastères suivants, je dois encore revenir sur mes roues, presque jusqu’à Târgu Neamt, puis enquiller une autre petite route qui m’amène d’abord à Agapia. Construit en 1642, incendié par les Ottomans, reconstruit au 19ème siècle et restauré au 20ème, ce monastère ne brille pas par son architecture. En revanche, il est remarquable par l’incroyable fleurissement dont il bénéficie. C’est une orgie de couleurs dans de parterres parfaitement composés et entretenus. A croire que les nonnes passent plus de temps à jardiner qu’à prier… Parmi elles, il y en a une qui s’adresse à moi avec beaucoup de gentillesse et un grand sourire, alors que la règle est plutôt l’indifférence vis à vis des visiteurs. Et comme elle tient un petit stand d’articles en laine faits maison, je m’achète mon premier souvenir de voyage, un bonnet. Vu la chaleur, c’est un bon investissement !

Je rejoins ensuite Varatec, à une dizaine de kilomètres. Là, c’est l’effervescence ; toutes les sœurs sont occupées à balayer et nettoyer les extérieurs. On dirait qu’elles attendent la visite du Patriarche ! Le site autour est très beau, mais le monastère lui même ne provoque pas les émotions ressenties en Bucovine ou même à Neamt. Peut-être suis-je blasé ? Cela tombe bien puisque j’en ai fini de la tournée des monastères. Je trace la route vers Piatra Neamt, mon objectif du jour. C’est plat, la route est très bonne mais très fréquentée et j’ai le vent dans le dos. Résultat j’y arrive vers 14h, ce qui me laisse le temps de réaliser l’opération la plus importante du jour, acheter un matelas gonflable. Je trouve mon bonheur à Décathlon, même s’ils n’ont que des tailles L, alors qu’un S ou un M m’aurait bien suffi. Pourvu qu’il rentre dans la tente !

Le centre-ville vaut surtout par une vaste esplanade, vestige de la cour princière de… Stefan cel Mare. Seules subsistent une petite église et la tour-clocher construite en 1499, en haut de laquelle je grimpe pour constater qu’il n’y a rien à voir !

Vu mon avance sur le programme et le peu d’efforts fournis, je décide de pousser un peu plus loin en direction de Bicaz, prochaine étape. Un lac repéré sur la carte ne me propose rien de sympa, ni pension ni bivouac. Et je sais qu’il n’y a pas de camping dans les environs. J’avance donc, j’interroge ici et là sur les possibilités de logements, et je finis par arriver à l’entrée de Bicaz. Comme j’ai très envie de tester mon nouveau matelas, je cherche une pension-camping ou un bivouac. Je finis par trouver un coin sympa au bord de la rivière Bistrita. Une plage de sable fin m’accueille donc pour cette nuit. Un pêcheur consulté me confirme que rien ne s’oppose à ce que je dorme ici. Alors, je m’installe et fais ma toilette dans la rivière.

Cette sympathique marchande de vêtements de travail ne m’a pas trouvé le gilet jaune estampillé România que je cherche.
Dans une côte, je me suis fait doubler par cette charrette.
Débauche de fleurs à Agapia.
A Varatec, c’est le grand ménage.
Pause déjeuner sous un abribus avant Piatra Neamt.
La tour-clocher de 1499 est l’emblème de Piatra Neamt.
C’est l’histoire d’un mec qui fait 4.000 Km pour acheter un truc moins cher qu’en France !
C’est bon, ça rentre !

Je vous avais promis l’histoire d’Esmeralda, la voici. A part le prénom, je vous jure que tout est vrai.

Esmeralda et sa mamma.

Et soudain apparut Esmeralda. D’abord, j’ai cru que je rêvais, emporté par la torpeur de cette fin d’après-midi et le ronronnement incessant des litanies orthodoxes. Mais non, elle était là en chair et en chair, dans le contre-jour de l’encadrement de la porte de l’église, sanglée dans une longue robe andalouse à volants rouge sang. Sur la tête, un foulard assorti d’où émergent deux nattes brunes posées sur la poitrine, et deux boucles d’oreilles plus grosses que des anneaux de rideaux.

Mais le personnage principal est ailleurs, juste à côté. C’est la mère d’Esmeralda; elle a un peu forcé sur la polenta et ses formes débordent de son chemisier blanc et de sa jupe à paillettes. Sitôt entrée, elle fonce vers le fond de l’église, se met à genoux, puis à quatre pattes et entreprend de traverser toute la nef à quatre pattes jusqu’à l’autel. Pour faire bonne mesure, elle psalmodie des prières à haute voix, tout en ahanant pour avancer. Arrivée au bout de son périple quadrupédique, elle se cramponne à un support d’icône pour se redresser péniblement. Puis elle embrasse ladite icône en émettant des gros « smac », dignes d’une mamie qui bise ses petits-enfants. Et elle répète l’opération devant la douzaine d’icônes que compte l’église. Face à celle de la Vierge à l’Enfant, elle lui parle comme à une copine à qui elle demanderait un service. Puis elle se retourne et fait de grands gestes vers le fond de l’église. Le mari rapplique. Elle lui prend la nuque et lui colle le front sur l’image pieuse. C’est ensuite au tour du fils d’être invité à témoigner sa ferveur. Quant à Esmeralda, elle reste figée devant la porte, visiblement gênée par les pieuses excentricités de sa génitrice.

Pendant ce temps, l’office se poursuit imperturbablement, même si les moines jettent par moment des regards sur le spectacle. A genoux devant l’icône du Christ, la perturbatrice continue de prier à haute voix, ce qui finit par agacer une fidèle qui l’incite à moins d’ostentation. Intervention rare, tant les orthodoxes ont coutume d’aller et venir à leur guise durant les offices. Et c’est finalement le fils qui viendra mettre un terme à cette pantomime en relevant sa mère. Celle-ci semble alors réaliser où elle est, comme si elle sortait d’un moment de transe. Elle se laisse guider jusque-là porte, qui se referme sur la robe écarlate d’Esmeralda.

Jeudi 13 août

Bicaz/Lacu Rosu, 65 Km

C’est bien aussi un matelas qui reste gonflé toute la nuit ! Je dors bien, bercé par le clapotis de la rivière Bicaz. Le petit-déjeuner est vite chauffé grâce au petit bois présent en abondance sur la plage. Dommage que des déchets jonchent le sol. C’est hélas le cas partout où l’on peut stationner et accéder à l’eau, rivière ou lac. En plus, des sacs en plastique sont accrochés dans les arbustes du bord de l’eau, souvenirs des crues de printemps, à la fonte des neiges.

Mon parcours prend maintenant un tournant. Après avoir écumé le nord du pays, les Maramures à l’Ouest, la Bucovine a l’Est, je vais désormais entreprendre une diagonale à travers la Transylvanie pour rallier Drobeta Turnu Séverin, aux confins sud-ouest de la Roumanie. Pour ce faire, je dois entrer à nouveau dans les entrailles des Carpates.

Je rejoins rapidement Bicaz et je m’offre une petite grimpette pour monter jusqu’au barrage qui ferme le grand lac Bicaz. Normalement, j’aurais dû longer ce lac du nord au sud en venant de Varatec. Mais la route est coupée pour travaux. D’où le crochet par Piatra Neamt. J’avais quand même envie de voir à quoi ressemble ce lac, alors je m’offre ce détour. La vue depuis le barrage est assez saisissante et je ne regrette pas les 12 kilomètres effectués pour y venir. 

Retour à Bicaz pour prendre cette fois la direction du sud, avec pour objectif Braşov dans les deux ou trois jours à venir. La route monte gentiment jusqu’au canyon de Bicaz, un endroit très spectaculaire. Après cela, la route s’élève de plus en plus, avec des passages à 10%. Comme le coin est très touristique, beaucoup de gens marchent sur le bord de la route et m’encouragent souvent. 

J’arrive ainsi au « lacu rosu », le lac rouge, site hyper touristique. Il y a bien un camping là, mais j’en ai repéré un autre plus loin qui m’a semblé plus tranquille. Pour se distinguer, celui là s’appelle « Red Lake » ! C’est un tout petit établissement assez rustique, où j’arrive vers 13h. Je sens que je vais m’y plaire, d’autant que le patron a affiché en gros à l’entrée « No music ». C’est un très bon début. 

Je dois d’abord rattraper mes deux jours de lessive en retard, puis casser la croûte. Le mauvais plan, c’est que je n’ai plus rien à manger pour ce soir, et la petite buvette ne vend que du soda et de la bière. Je suis donc obligé de retourner vers le site touristique. Avec Colibri délesté de ses sacoches, les dix kilomètres aller-retour sont une promenade de santé. Cela me permet aussi de poster ce blog, car à Red Lake Camp, il n’y a pas de réseau. Rustique, je vous dis…

Je profite de cette courte journée pour évoquer un sujet qui intrigue et passionne certains d’entre vous, mon régime alimentaire. Globalement, comme on trouve facilement des épiceries, j’achète au jour le jour, j’évite de stocker. En gros, le midi c’est sandwichs pâté et fromage avec des tomates et un yaourt. Le soir, quand je peux chauffer, c’est semoule de couscous (oui, j’ai abandonné le riz, trop long à cuire), accommodée avec ce que je trouve : jambon, saucisses, sardines, légumes en conserve, etc. Un peu de fromage et des fruits. Parfois une bière, quand je l’ai méritée. Dans la journée, je fais souvent un deuxième petit-déjeuner et un goûter. Et je bois des litres et des litres d’eau.

Hormis les détritus, le coin est idéal pour bivouaquer.
Je devais arriver par le nord et longer le lac sur toute sa longueur. Je me suis contenté du barrage.
La rivière Bicaz vue du barrage.
Le barrage stocke de l’eau, mais pas que !
Le passage dans le canyon est impressionnant.
Les cimentiers sont les grands amis de la nature…
… au point qu’ils mangent des montagnes !
Ce soir, ce sera encore camping au bord de l’eau, avec douche et toilettes en plus.
Il y a le couscous version légumes,
et le couscous version saucisse, pas très halal, j’en conviens.

Vendredi 14 août 

Lacul Rosu/Darjiu, 110 Km

Ce matin, c’est le froid qui me réveille, malgré mon équipement adéquat. Toute partie du corps hors du duvet est frigorifiée. Le patron du camping me confirmera plus tard un petit 4 degrés au lever du jour. Il est vrai qu’on est à plus de 1.000 mètres, et le contraste avec la journée est saisissant.

Je ne suis pas le seul à être surpris. En me levant à 5h30, je croise des campeurs qui déambulent en se battant les flancs pour se réchauffer. Mes voisins de tente ont opté pour une solution un tantinet moins écolo : mettre en route le moteur de la voiture et s’enfermer dans l’habitacle. Le père sera bientôt rejoint par la maman, puis par les deux enfants. Vivent les vacances familiales en plein-air ! 

Moi, je me réchauffe tant bien que mal en remballant mes affaires, mais les doigts gelés ralentissent les opérations, d’autant que tout est détrempé par une rosée abondante. Et quand arrive l’heure du café, je me livre à une expérience culinaire que je ne recommande à personne : le café à l’eau gazeuse. C’est infâme ! Mais l’eau du camping s’étant avérée non potable après mon retour du supermarché, je n’ai trouvé que cela pour étancher ma soif du soir et faire mon café du matin.

C’est donc avec plaisir que je remonte en selle à 7h pour continuer la montée du col Pangarati, soit 5 kilomètres pour atteindre les 1.250 mètres. Pas mal pour un hors d’œuvre, mais le matin, ça passe bien, et ça réchauffe ! En haut, je prends le temps d’admirer le paysage, mais sans m’attarder car un type fait de même, enfermé dans sa Mercedes, le moteur allumé. Ça gâche l’ambiance.

S’ensuit une longue descente qui m’amène facilement vers Gheorgheni. J’enchaîne ensuite sur une petite route très agréable. A part une remontée à 1.000 mètres, elle serpente joliment dans de magnifiques paysages de moyenne montagne. Et en plus, elle est peu fréquentée. C’est sans doute pour ces raisons que j’y croise beaucoup de cyclistes, souvent des petits groupes de jeunes en balade pour la journée. Je n’en ai encore jamais vu autant depuis mon entrée en Roumanie.

Après 50 kilomètres, je fais une pause café / déjeuner à Sicasau. Peu après, je longe le joli lac de Zetea. Mais, frustré de ne pas bien le voir de la route, je descends sur un petit chemin qui le longe de plus près. D’abord à peu près carrossable, ledit chemin se dégrade peu à peu, envahi par la végétation. Mais c’est seulement quand je m’enfonce dans la bouillasse que je décide de faire demi-tour, avec une chaussure blanche et une marron !

La suite du parcours est tout aussi facile et agréable. Je remplis ma sacoche « cuisine » au Lidl de Odorheiu-Secuiesc, dont du camembert, bien sûr.

Pour rallier Brasov, à une centaine de kilomètres de là, j’ai choisi d’éviter la nationale et de couper en empruntant des petites routes, avec un doute sur la deuxième partie, qui pourrait être de la piste. Le début est très engageant et fort agréable. Il y a si peu de circulation que je me sens isolé. C’est aussi pourquoi, avec 90 kilomètres au compteur, je m’arrête  dans la première pension/camping qui se présente. Hélas, le monsieur qui me reçoit en slip de bain derrière sa brouette, m’explique, en allemand, que l’établissement est fermé depuis trois ans. Dommage ! Je m’arrête à l’épicerie du village suivant, où personne ne voit de pension à distance raisonnable. Mais au moins, j’obtiens de la jeune et jolie épicière la confirmation que ma route est goudronnée jusqu’au bout. C’est donc serein que je me remets en route. Le compteur affiche plus de 100 kilomètres quand, dans un carrefour, « ma » route se transforme en piste ! Maudite jeune et jolie épicière ! Je change donc mes plans car après 7 heures de selle, mes fesses ne sont pas prêtes à accepter l’épreuve des chaos d’une piste pour une durée indéterminée. L’autre route rejoint la nationale plus tôt, mais tant pis.

Vue l’extrême solitude des lieux, je commence à me résoudre à la solution bivouac. J’achète donc une grosse bouteille d’eau plate en prévision. Mais un village assez important se présente, avec une église classée monument historique. Je sollicite plusieurs personnes, dont une dame qui appelle une connaissance, propriétaire d’un gîte. Rendez-vous devant l’église. C’est un jeune homme parlant anglais qui se présente et m’emmène dans une maison attenante à l’église, qui dispose de deux chambres de trois lits et de tout le confort. Je suis le seul occupant.

En l’entendant parler avec sa mère, je ne reconnais pas le peu de roumain que j’ai retenu. En effet, ils parlent hongrois. Cette partie de la Transylvanie est habitée par une très forte minorité hongroise, descendant des « occupants » puisque la Transylvanie faisait partie de l’empire austro-hongrois jusqu’à sa chute en 1918. Le mot de minorité est d’ailleurs erroné dans ce cas précis puisque à Darjui où je me trouve, seuls les policiers sont roumains ! L’école est hongroise et l’église de même. Le jeune homme est charmant et on discute longuement ensemble, pendant que l’eau chauffe pour ma douche. Sa maman me propose de goûter une spécialité du pays. C’est un alcool dans lequel « il y a de la pomme » diraient les tontons flingueurs. Mais pas que. Je dine tranquillement tout seul dans le jardin, avant que mes hôtes, qui n’habitent pas sur place, ne repassent voir si tout va bien. Mais le problème de l’eau les préoccupe. En fait, le problème ce n’est pas l’eau chaude, mais l’eau tout court. Le niveau de la source est bas et la maison n’est alimentée que par un maigre filet. J’ai beau leur dire que cela me suffit, ils s’acharnent à restaurer l’alimentation. Du coup, cela retarde mon coucher au-delà du raisonnable. Demain matin, rendez-vous à l’église à 7h pour me faire sonner les cloches !

Certains panneaux d’entrée de ville sont beaux; d’autres moins. Certains noms sont simples, d’autres moins .
Le petit chemin qui longe le lac était bien tentant.
Vue du barrage, la réserve d’eau de Zetea, avec sa drôle d’île conique au milieu.
Paysage de Transylvanie.
Le drapeau de Transylvanie flotte partout, comme un symbole de la spécificité de la minorité hongroise.
Petit moment de solitude dans ces paysages magnifiques.
Zoltani est heureux de pouvoir échangé avec un étranger.