3) La Roumanie

3) La Roumanie

La Roumanie compte 21 millions d’habitants. Elle a intégré l’Union européenne en 2007 mais sa monnaie est toujours le Leu (pluriel des Lei, abrégé Ron). Son PIB par habitant est 23.000 $ (Slovaquie 32.000, France 43.000).

Samedi 1er août

Ilk/Micula, 100Km

Cette étape étant à cheval sur deux pays, je l’ai laissée dans la page « Hongrie ».

Dimanche 2 août

Micula/Sapanta, 85 Km

Le lit est quand même une belle invention ! Normalement une telle innovation aurait dû faire disparaître toute autre forme de couchage; et pourtant le matelas gonflable existe encore. Pour les masochistes, sans doute… Bref, j’ai super bien dormi et c’est en pleine forme que je remonte en selle à 7h, alors que toute la chambrée dort encore.

C’en est fini des étapes de 100 kilomètres ; aujourd’hui je vais retrouver les reliefs carpatiens et je vais devoir ajuster les distances en fonction des dénivelés. Mais pour l’heure, c’est encore sur du plat que je savoure les premiers kilomètres sur des routes bien tranquilles, dimanche oblige. Parti le ventre vide, je pense m’arrêter à Livada pour prendre un petit-déjeuner. Las ! Seules les pharmacies et les supérettes ont ouvert leurs portes; pas de troquet en vue. C’est donc dans une mini-station-service que je trouverai de quoi assouvir ma soif de café  en mangeant une tranche de pain au fromage et un énorme yaourt à la poire acheté hier soir. Tandis que je déjeune, une voiture immatriculée en France s’arrête faire le plein. Ce sont des Moldaves qui rentrent au pays pour les vacances. Ils ont encore 600 kilomètres à parcourir.

Un peu plus loin, je fais ma première rencontre avec des canidés : deux chiens trapus me coursent en aboyant comme des enragés. Après un coup d’intimidation avec ma roue avant, je place une accélération qui les laisse sur place. Heureusement qu’on était sur du plat… J’avais envisagé de me munir d’une badine en bois; je vais essayer de me confectionner ça ce soir.

J’expérimente ensuite une nouveauté, la route à plaques, sur le modèle des autoroutes allemandes des années 30, faites de plaques de béton juxtaposées, recouvertes de bitume. Avec le temps, les joints se détériorent, ce qui provoque un petit ressaut tous les 5 mètres. Un peu pénible pour les fesses, même si ces routes ont l’avantage d’être exemptes de nids de poules. Quant aux voitures, on les entend arriver de loin grâce au bruit qui s’apparente à celui des trains à l’époque où les rails étaient assemblés avec un interstice entre chaque.

Un peu plus loin, la traversée de Certeze me laisse perplexe. Des deux côtés de la route s’alignent des maisons toutes plus cossues les unes que les autres. Construites sur trois ou quatre niveaux, elles semblent compter au moins une dizaine de pièces. Les clôtures et les portails rivalisent d’arabesques et de fioritures. Devant ces demeures, stationnent plus de grosses BMW et Mercedes que de Dacia ! Un concours d’étalement de richesse étonnant dans cette région, réputée une des plus pauvres de Roumanie. Sans doute un ghetto de riches au pied des Carpates…

A la sortie du village, mon attention est attirée par des gens qui suivent la messe à l’extérieur d’une église. Ce sont surtout des femmes, qui peuvent ainsi laisser leurs enfants jouer dehors, tout en suivant l’office retransmis par haut-parleur. J’avais déjà assisté à ce genre de scène en Pologne où les églises sont bondées. Mais ce qui est exceptionnel ici, c’est que la plupart de ces femmes sont en tenue traditionnelle, jupe ample assortie au foulard, chemisier à fleurs et large ceinture à la taille. Le tout très coloré. C’est dimanche, et on respecte la tradition. 

Vers le kilomètre 50, les choses sérieuses commencent. La route s’élève gentiment sur une dizaine de kilomètres. La pente est douce et c’est avec plaisir que je renoue avec l’ascension d’un col. Vers le milieu, en pleine campagne, j’entends une intense sonnerie de cloches, apparemment une sortie de messe. Et je vois indiqué un monastère. Je prends le chemin et découvre ma première église en bois, une spécialité de la région des Maramures. L’office vient de se terminer dans cette église orthodoxe, et le pope procède au baptême d’un enfant de 4 ou 5 ans qui hurle de tous ses poumons, fermement tenu par son père pendant que le célébrant officie. Ah, la grâce de Dieu…

Arrivé en haut, à 580 mètres, une bonne odeur de barbecue vient me chatouiller les narines. Sur le bord de la route, une petite échoppe propose des saucisses et des boissons. Je me laisse tenter par une paire de saucisses grillées à point que je déguste en admirant le paysage. La descente marque l’entrée officielle dans la région des Maramures. Environ 3 kilomètres avant Sapanta, mon objectif du jour, je double trois gamins qui poussent leurs vélos dans une côte. Aussitôt ils se remettent en selle et m’accompagnent. L’un d’eux est particulièrement débrouillard et parle un anglais plus que correct pour un gamin de 11 ans. Il habite justement à Sapanta et accepte de me montrer le chemin du camping. C’est donc avec une escorte que j’atteins le village et que j’arrive au camping, où je n’ai même pas besoin de m’annoncer et me présenter, le petit Sebi ayant procédé à ces formalités auprès de la patronne.

C’est en fait un restaurant qui dispose d’un vaste jardin baigné par un ruisseau. Je m’installe près de l’eau dans ce cadre idyllique et je procède au grand nettoyage : douche, shampooing, rasage et grosse lessive. Après ça, une bière en terrasse. Comme diraient nos amis Christiane et Roger, marcheurs émérites : « Celle-là, on l’a bien méritée » !

Non, Colibri ne fait pas le plein, il attend son maître qui boit un café.
Au bout de la route à plaques, de nouveau les Carpates. Je ne les aurai pas quittées longtemps.
Une surenchère de belles maisons, à la limite du m’as-tu-vu.
Tenues traditionnelles pour assister à la messe.
En haut du col, impossible de résister aux saucisses grillées.
Ma première église en bois.
– Maïs, qu’est-ce que tu fais là ?
– Ben, et toi ??
Le jeune Sebi, à droite, m’a escorté jusqu’au camping.

Lundi 3 août 

Sapanta/Rozavlea, 60 Km

Si je me suis arrêté à Sapanta, ce n’est pas par hasard; j’avais repéré un site tout à fait insolite, le « cimitirul vezel», le cimetière joyeux ! Une vraie curiosité qui attire des foules de touristes. Si bien que le village est envahi de marchands d’articles artisanaux et de spécialités locales. La particularité de ce cimetière est que chaque tombe est surmontée d’une stèle en bois, décorée d’un dessin et d’un texte personnalisés. Le tout est gravé et peint de couleurs vives. Ces illustrations décrivent les personnes, racontent leur vie, ou la façon dont ils sont passés de vie à trépas. Faute de pouvoir lire les textes, je me suis concentré sur les dessins. Ce sont parfois de simples portraits, mais plus souvent une représentation de leur activité professionnelle, de leurs hobbies, parfois de leurs défauts ou encore des circonstances de leur décès. Ce sont deux artisans de la communes qui réalisent ces totems sur les indications des familles. C’est à la fois émouvant et cocasse, parfois volontairement humoristique. Ce lieu m’a tellement plu que j’y suis allé deux fois, hier soir et ce matin en repassant devant.

C’est effectivement plus joyeux que le marbre gris ou noir.
Sans doute un des premiers agriculteurs à posséder un tracteur.
Le médecin était connu de tous.
Le poteau l’a tué !
Celui-là me laisse perplexe; une fille de joie ?

A 20 kilomètres de là se trouve Sighetu Marmatiei, ville frontalière avec l’Ukraine. C’est d’ailleurs ici que je devais pénétrer en Roumanie selon le plan initial. Après le cimetière, c’est une prison que je visite. Enfin, une ancienne prison devenue le Mémorial des victimes du communisme. Une cinquantaine de cellules présentent un panorama thématique très complet sur les méthodes de prise du pouvoir, des élections truquées de 1946 (on y voit même une urne à double fond) aux arrestations des opposants, puis toute la machine de main-mise sur les individus et tous les aspects de la société. Le nombre des victimes des purges, déportations, internements psy, tortures etc est estimé à 2 millions dont 300.000 morts. Y sont décrits aussi la mise à l’écart du roi Michel, la rupture de Ceaucescu avec Moscou en 1964, les mouvements de résistance, les maquis des Carpates et le retour à la liberté en 1989. Bref un panorama très complet de 45 années noires du pays. J’y passe trois heures, aidé par un excellent livret en français. Mais les visiteurs locaux pourraient y passer plusieurs jours, tant la matière présentée est dense.

Les murs du hall d’entrée sont tapissés de photos des victimes.
Les prisonniers étaient enfermés dans des conditions inhumaines.
Je trouve que sur cette image, Ceaucescu a un faux air d’un de nos anciens présidents…
Dans la cour, ce groupe de sculptures évoque les déportations.

Il est près de midi quand je sors de prison et reprends la route vers l’Est avec pour objectif d’atteindre Rozavlea. A part un petit vent de face et des travaux sur la route, rien ne freine ma progression.

En fait, je longe la rivière Iza, dont la vallée est visiblement propice au maraîchage. Des serres de culture s’étalent le long de la route, ainsi que des dizaines de stands de vente directe du producteur. Tomates, poivrons, oignons et autres pommes de terre s’offrent à moi… qui ai fait le plein à la sortie de Sighet, de peur de ne pas trouver d’épicerie plus loin !

Pas d’arrêt légumes, donc, en revanche je m’arrête pour admirer le superbe monastère de Barsana. Fondé au 16ème siècle par la famille Dragos, ce lieu de culte a connu les vicissitudes liées à l’Histoire et changé plusieurs fois de religion, avant de renaître en 1993. Une dizaine de bâtiments ont alors été reconstruits entièrement en bois et dans le respect des traditions architecturales populaires des Maramures. Le lieu est de toute beauté. Aujourd’hui, six nonnes orthodoxes y vivent.

En y arrivant j’ai une petite frayeur car je ne peux plus passer le plateau de montagne. En vue de l’étape de demain, c’est une catastrophe. Pensant que c’était dû aux saletés des chantiers routiers, je procède à un nettoyage du dérailleur. Avec une prière et une bise aux icônes, tout rentre dans l’ordre. Ouf. A l’entrée de Rozavlea je m’arrête acheter du miel à un apiculteur. Deux maisons plus loin, une pension me tend les bras, je lui cède. Poussiéreux comme je suis, la douche est obligatoire et urgente. Mes hôtes parlent français, suite à 18 années de travail en région parisienne. L’accueil se fait autour d’un verre de liqueur de cassis. Hips !

Le monastère de Barsana, reconstruit en 1993.
Pas un clou n’a été utilisé pour la construction, tout est chevillé.
Le petit pont de bois, version Maramures.
Quand vous croisez ça, vous fermez toutes les écoutilles !
Comme un pied de nez, le parcours du jour longe la frontière ukrainienne.

Mardi 4 août

Rozavlea/Viseu de Sus, 65 Km

Totalement improvisée et illogique, mais délicieuse, c’est ainsi que je résumerais cette journée. Après un petit déjeuner copieux et abondamment fourni en miel, je reprends la route un peu après 7h. Je devrais dire, je reprends les travaux forcés. Car la zone de travaux rencontrée hier se poursuit toujours. En amont de la réfection de la chaussée, ce sont les réseaux et les ouvrages d’art qui subissent un lifting. Au total, le chantier s’étale ainsi sur plusieurs dizaines de kilomètres, engendrant poussière et chaos. Du coup, je prends conscience que, outre la distance et le dénivelé, l’état de la chaussée est le troisième facteur à prendre en compte pour établir un plan de route réaliste. Sur toute cette zone, je roule autour de 12 Km/h, là où je devrais être à un bon 18.

Ceci dit, quelques signes m’indiquent que je suis vraiment en train de m’enfoncer dans le cœur de cette région des Maramures. Il y a d’abord les fameuses charrettes à cheval. J’en croise de plus en plus, transportant de l’herbe ou du bois, parfois même des passagers assis de façon très inconfortable sur les côtés. Et puis il y a la disparition progressive des débroussailleuses, omniprésentes jusque là et qui font place le plus souvent à la faux. Et enfin, la démarche des femmes. Petites, râblées, le fichu sur la tête, leur façon de marcher traduit le poids du travail de la terre et ses conséquences sur leurs articulations. Ici, pas de port altier ni d’arrogance, on marche utile. Je retrouve cette rudesse au marché de Salistea de Sus, implanté sur le terrain de sports. Il me fait irrésistiblement penser aux souks marocains où l’on trouve de tout à des prix défiant toute concurrence. Je regarde d’ailleurs si je ne trouve pas un teeshirt manches longues en coton car j’en ai un qui m’a lâché dimanche soir. Quand je l’ai enlevé pour me doucher, il s’est complètement déchiré dans le dos, sans doute grillé par la sueur et le soleil. Cela réduit à deux les rotations vestimentaires. Tant qu’il fait beau c’est suffisant car je peux laver et sécher chaque soir. Mais je n’aurai peut-être pas quatre semaines de soleil…

Région dure à vivre, donc, mais quelle beauté ! A Moisei, après une pause café, je fais un crochet de quelques kilomètres pour voir le monastère. La route qui y mène et le site sont magnifiques. Comme hier à Barsana, le monastère est composé de plusieurs bâtiments, église, chapelle, kiosque, administration, habitation, accueil de pèlerins, etc. Certains sont encore en construction. Le monastère est géré par l’Eglise orthodoxe, mais l’Eglise grecque catholique le revendique. C’est leur petite guerre de religions.

Juste après, je rejoins la route 18 que j’ai prévu de prendre vers l’Est pour franchir le col de Prislop, qui me fera basculer vers la Bucovine. Mais suite à une discussion avec mes hôtes hier soir, je pars à l’opposé, reprenant la route de Sighetu Marmatiei, d’où je viens. Ils m’ont parlé d’un train touristique, le Mocanitza, qui s’enfonce dans la vallée de la Vaser, paradis sauvage inaccessible par la route. C’est le dernier survivant des anciens chemins de fer forestiers qui rapportaient le bois coupé en montagne vers les scieries installées dans les vallées. Celui de la Vaser remplit encore cette fonction, mais il transporte aussi des passagers, avides de découvrir cette vallée inaccessible. Comme l’aller-retour prend une demi-journée, cela signifie que je dors ici. Je commence donc par prendre position dans un camping-pension, puis je me rends à la gare pour réserver mon billet pour demain matin. Et là, désillusion, il ne reste pas une place disponible avant dimanche ! Ma seule chance est de venir tôt demain matin, en espérant un désistement pour le départ de 9h. Selon mon hôte du jour, j’ai une chance sur trois de trouver un billet. Je croise les doigts.

En attendant mieux, je me poste sur le bord de la voie pour assister au retour du train de 15h et le prendre en photo. Puis je  fais quelques achats alimentaires et vais déjeuner au camping. A 16h, c’est plutôt un goûter !

Pas très logique, mais tant pis; je me régale !
Derrière son monumental portail en bois, l’église de Rozavlea reçoit les premières lueurs du soleil.
Le cheval reste un mode de locomotion très prisé.
Au marché, quel que soit le temps, les anciens portent le lourd pantalon de drap noir.
Le monastère de Moisei est situé dans un cadre magnifique.
A côté de l’église, ce kiosque doit servir aux offices en plein air.
Demain peut-être monterai-je dedans…

Mercredi 5 août 

Vişeu de Sus/Col de Prislop, 45 Km

Cette fois, son sort est scellé : je vais me débarrasser de mon matelas. Ce fruit d’études morphologiques approfondies est une daube. Il se dégonfle toujours. A la première occasion, j’en achète un autre, forcément plus lourd et plus encombrant, mais qui m’assure des nuits sereines. A part ça, au réveil, je trouve des limaces partout sur la tente et les sacoches. Il me faudra plusieurs dizaines de pichenettes pour m’en débarrasser. Enfin, j’espère ; il en reste peut-être quelques unes roulées dans la tente.

L’abondance de petit bois sec me permet de me chauffer deux cafés que j’accompagne de bonnes tartines de miel. A 7h15, je me présente à la gare pour tenter d’obtenir le précieux sesam pour la Mocanitza. Surprise, je ne suis pas le  premier; une dizaine de personnes font déjà le pied de grue devant le guichet. Curieusement, il y a parmi eux des gens qui ont réservé leur place. Dans ce cas je ne vois pas l’intérêt de venir plus de deux heures avant le départ. Mais bon… A 8 h, plus de cinquante personnes se pressent devant le guichet, oubliant joyeusement les consignes de distances physiques. La tension monte quand, profitant de consignes des organisateurs, des petits malins grugent des places. La scène d’engueulade a des accents de comédie italienne. D’ailleurs, la langue roumaine, pleine de « i », de « à » et de « tch » est aussi chantante que celle de Rome. Le nom des « sans tickets » est noté dans l’ordre d’arrivée. Je suis le numéro 8. Et après une demi-heure de suspense, Pascal est invité à venir prendre son billet. Au moins, je n’aurai pas fait tout ça pour rien !

Comme je le disais hier, cette ligne a été créée en 1932 pour débarder le bois coupé dans la vallée dénuée de route. Jusque là, le bois était descendu par flottage sur la rivière. Afin de pouvoir suivre les méandres de la rivière, le choix a été fait d’un faible écartement des voies, 76 centimètres, ce qui confère à ce train une allure de jouet. En parlant d’allure, sa vitesse aussi est réduite; on dépasse rarement les 10 Km/h. Cela laisse le temps de voir le paysage ! Dernière particularité, la locomotive fonctionne au bois, une matière quasiment inépuisable dans la région. Les voitures de voyageurs ont en moyenne 80 ans. L’ensemble est disparate car elles proviennent dépôts roumains, mais aussi de différents pays voisins.

Le paysage est celui d’une jolie vallée de plus en plus encaissée vers le fond. On suit la rivière, tantôt sur une rive tantôt sur l’autre, grâce à des ponts en bois en cours de remplacement par des ouvrages métalliques plus rassurants. La voie étant unique, des points de croisement ont été créés à deux « gares » intermédiaires. En effet, quatre trains circulent chaque jour en saison, trois à vapeur et un diésel. Le mien, le train n* 1 qui part à 8h30, arrive à 11h au terminus, la gare de Paltin, 21 kilomètres plus loin. Là, les voyageurs se précipitent au snack qui sert des assiettes de grillades et des boissons fraîches. Tout le monde pique-nique en bord de rivière, en attendant le train numéro 2 qui arrive une demi-heure plus tard. En redescendant, nous croiserons les numéros 3 et 4. Tous sont bondés. A chaque fois, les gens se saluent joyeusement et se filment mutuellement.

De retour à la gare de Vişeu de Sus, je ne perds pas une minute pour monter en selle. Il est près de 15h, presque l’heure à laquelle je m’arrête habituellement. Je veux faire au moins 30 kilomètres pour arriver au pied du col de Prislop que je dois passer demain. Je repasse donc Moisei, puis j’arrive à Borsa qui marque le début de l’ascension. Le coin est touristique, alors des dizaines de pensions et d’hôtels bordent la route. Mais je n’ai fait que 20 kilomètres, je pousse donc un peu plus loin; puis encore plus loin et toujours plus loin dans la montée du col. Jusqu’à arriver dans une zone montagneuse totalement isolée et dépourvue de toute habitation. Je suis un peu pris au piège, je n’ai pas d’autre choix que de continuer à grimper et je finis par envisager d’aller jusqu’en haut. Mais à 6 kilomètres du sommet, je tombe sur quelques maisons et une scierie, avec du terrain presque plat. Il est plus de 18h, le soleil décline dangereusement, je décide de solliciter un bout de champ pour camper et, qui sait, me faire inviter. Mais j’ai beau frapper à toutes les portes, personne ne répond. Qui ne dit mot consent, je plante donc ma tente près de la scierie, sur un terrain non clôturé. Une source proche me permet d’effectuer les ablutions indispensables. Je me prépare une tente bien douillette car je suis déjà à plus de 1.000 mètres et la nuit risque d’être fraîche. Je ne veux pas prendre le risque d’allumer un feu. Ce sera donc repas froid. Vers 20h, une voiture entre dans le chemin. Je vais me présenter. C’est un couple de touristes qui ont loué une des maisons. Ils valident ma présence et m’offrent même une orange et des gâteaux au chocolat. C’est Noël ! A part cela, je me régale d’avance du spectacle du ciel car aucune lumière ne va venir le polluer.

La gare est le lieu le plus animé de la ville.
La voie longe la rivière.
La vallée de la Vaser ne manque pas de charme.
L’étroitesse de la voie est notable.
Le bois est une ressource essentielle de l’économie locale.
La montée du col de Prislop me réserve quelques jolies vues.

Jeudi 6 août

Prislop/Fundu Moldovei, 90 Km

Le ciel n’a pas tenu ses promesses ; la faute à la lune qui est encore presque pleine, mais surtout à un énorme projecteur installé sur la façade d’une maison vide pour dissuader les voleurs. C’était beau quand même, mais pas le feu d’artifice que j’attendais. Malgré un matelas à plat, je passe une bonne nuit, bien au chaud avec mon équipement spécial montagne : polaire, grosses chaussettes, drap de camping et duvet à capuche. Je repars aussi discrètement que je suis arrivé, remettant soigneusement en place les deux rondins empruntés à la scierie en guise de chaise et de table.

A 7h30, j’entame la fin de l’ascension du  col de Prislop. C’est un peu raide comme réveil musculaire mais la pente est douce et régulière et le macadam d’excellente qualité. J’apprécie beaucoup cette montée au petit matin dans la fraîcheur et le calme car la circulation est très faible. Seul bémol, il me restait 9 kilomètres à monter et non pas 6 comme je le pensais. Mais quand on aime, on ne compte pas.

A cette heure là en altitude, les gants et la cagoule ne sont pas de trop.

Mon arrivée au col est saluée par les cloches du monastère de Prislop qui sonnent à toute volée. A moins qu’elles n’annoncent l’office de 9h… Je prends le temps de rentrer dans l’église (orthodoxe), et je suis toujours aussi étonné de la ferveur des visiteurs qui s’agenouillent, se signent et embrassent consciencieusement toutes les icônes de l’église. J’ignore si cela leur apportera le bonheur, mais le COVID, c’est probable !

Au col de Prislop, le monastère du même nom.

La descente est aussi agréable que la montée, l’effort en moins. Le paysage est très beau et, comme ça ne descend pas trop vite, j’ai le temps de l’admirer. Cela se poursuit ensuite par 30 kilomètres de faux-plat descendant, le long de la rivière Bistrita. Sans doute la plus belle vallée que j’aie vue depuis mon départ, ouverte et verdoyante à souhait. A Carlibaba, je m’arrête boire deux cafés et croquer un deuxième petit-déjeuner. Il faut dire que ce matin, je n’ai jamais réussi à allumer mon réchaud à bois. Donc, privé de café matutinal. J’espère aussi y trouver une caverne avec des matelas pneumatiques, mais ce n’est qu’un village sans commerce.

La vallée de la Bistrita offre des paysages splendides.
J’ai eu envie de traverser, mais j’avoue avoir fait demi-tour après quelques mètres seulement.
Le foin est mis à sécher sur ces barrières…
… ou sous forme de meules creuses reposant sur une structure en bois.

A la jonction avec la route 17, le trafic augmente sérieusement et la pente s’inverse; me voilà reparti vers les 1.100 mètres de Mestecanis, après être redescendu à 700. L’exercice est un peu plus pénible que ce matin à cause du vent de Nord-est qui souffle en rafales. Heureusement il y a les virages en épingle ; par moment je me retrouve vent dans le dos et ça change tout.

Ce nouvel obstacle franchi, je me laisse descendre jusqu’à Pojorata, objectif du jour, puis je file 5 kilomètres plus loin, à Fundu Moldovei, où j’ai repéré un camping qui semble sympa. C’est effectivement le cas, le site est chouette, l’accueil sympa et les sanitaires impeccables. Et en plus, mes voisins de tente m’offrent une bière, et un peu plus tard des nuggets ! Il est à peine 14h, aussi je profite de la machine à laver du camping pour faire une lessive générale qui aura le temps de sécher au soleil et au vent.

A mon retour, c’est mon autre voisin, cyclotouriste averti qui vient discuter. Carte à l’appui, il m’apprend qu’une des routes que je dois prendre prochainement est coupée. Et il me soumet des solutions de rechange. Sympa et utile !

Me voici donc arrivé en Bucovine, sans doute la région de Roumanie la plus connue grâce à ses remarquables monastères peints. Certains sont inscrits au patrimoine de l’UNESCO. J’ai prévu une boucle sur deux ou trois jours pour visiter les plus beaux. On va manger du bulbe !

Vendredi 7 août

Fundu Moldovei/Putna, 102 Km

La fraîcheur du petit matin met du temps à se dissiper; aussi est ce avec trois couches sur le dos et les gants aux mains que je m’élance pour cette journée monastères. Mais je ne vais pas tarder à me réchauffer. Après Pojorata, j’ai le choix entre deux routes pour rallier mon premier monastère, Moldovita : soit 32 kilomètres avec un col, soit 44 kilomètres sans col. Je suis d’humeur joueuse, alors je choisis la solution avec col. Sur les 7 premiers kilomètres, je ne regrette pas, la route est bonne, la pente raisonnable et la fraîcheur agréable. Cela se corse sur la fin car la chaussée est défoncée. Idem dans la descente, si bien qu’en arrivant en bas j’ai plus mal aux bras qu’aux jambes !

A Vatra Moldotei, je m’arrête boire un café et grignoter. Il est 9h30, mes voisins de tables sont à la bière. Vu leur niveau d’activité, je ne pense pas qu’ils fassent beaucoup progresser l’économie roumaine aujourd’hui ; sauf le chiffre d’affaires des brasseries, évidemment !

Le soleil du matin révèle les reliefs.
9h30, certains sont au café, d’autres à la bière…

Les douleurs s’estompent quand je rentre dans l’enceinte fortifiée du monastère de Moldovita. Construit par le prince (voïvode) Petru Rares à partir de 1532, il est entouré de remparts de 6 mètres de haut. L’église est entièrement recouverte de fresques, à l’intérieur comme à l’extérieur. A l’extérieur, celles de la façade sud sont incroyablement bien conservées. On y voit notamment un arbre de Jessé, « l’arbre généalogique spirituel » de Jésus, dont font partie les grands philosophes de la Grèce antique. Il y a aussi une représentation de la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 (épisode historique qui me rappelle immanquablement le sketch de Pierre Dac et Francis Blanche…) Si la façade sud est impeccablement conservée, les fresques du côté nord ont été très endommagées par les intempéries. A l’intérieur, ce sont surtout des portraits et des martyrs de saints qui sont représentés. 

L’église du monastère de Moldovita, entièrement couverte de fresques.
La prise de Constantinople par les Ottomans.
Ces œuvres de près de 500 ans sont d’une modernité étonnante.

Sans doute troublé par tant de beauté, je ne repars pas sur la route prévue. Quand je m’en aperçois, il est trop tard pour faire demi-tour. Je modifie donc mon programme de visites; prochain objectif Sucevita. Le hic, c’est qu’il faut encore franchir un col . Me voici donc lancé à l’assaut du pasul Ciumarna, 1.150 mètres. La montée est plus raide que le premier et le revêtement très dégradé. Et surtout, j’ai faim. Je m’accroche pour atteindre le sommet avant de manger, mais j’ai les jambes qui flageolent. Si hier je n’ai pas trouvé la caverne d’Ali Baba, aujourd’hui je bénéficie de l’apparition d’un bon génie, en l’occurrence mon voisin de camping qui me double en klaxonnant et s’arrête un peu plus loin pour me prendre en photo. Je m’arrête, et aussitôt sa femme m’offre une part de gâteau aux pommes. Exactement ce qu’il me fallait. Mieux même, elle emballe les cinq parts restantes dans du papier alu et les met dans ma sacoche ! Cela m’aide bien à boucler le petit kilomètre de montée qui reste. J’enfile un coupe-vent pour amorcer la descente et je repars en sifflotant. Pas pour longtemps car devant moi se présente un sommet dégarni qui ressemble au mont Ventoux. Je me dis que ce n’est pas pour moi, qu’une bifurcation doit y mener, tandis que ma route à moi va continuer à descendre. Que nenni ! J’y ai droit au mont chauve ! Sous le cagnard, je me hisse jusqu’en haut pour effectivement atteindre les 1.150 mètres. De là part une tyrolienne de 1 kilomètre de long, avec un dénivelé de 100 mètres. Très spectaculaire. Je retrouve mes campeurs attablés devant des grillades et je ne me prive pas de faire de même. Je suis alors abordé par un Français, un Mayennais installé en Roumanie depuis quinze ans. Il m’a doublé dans la montée et repéré ma nationalité. On parle du pays et il me donne son avis sur les monastères. Pour lui, le plus beau, c’est Voronet.

A Moldovita, je devais prendre à gauche vers Brodina.
Mes super supporters !
En bas, la route où je me croyais tiré d’affaire.

La descente est une vraie partie de plaisir, et je rejoins sans forcer Sucevita. C’est le même modèle que Moldovita, fortifié et couvert de fresques, mais construit un peu plus tard, toute fin du 16ème siècle. La fresque la plus belle à mon goût est celle dite de « l’échelle sainte », qui représente le paradis et l’enfer, l’ordre et le chaos, le bien et le mal. La composition, avec tous ces anges alignés, est extraordinaire. Contrairement aux immenses monastères des Maramures, ceux-ci ne comportent que quelques bâtiments répartis autour de l’église, placée au centre des remparts. Toute l’attention des visiteurs se concentre donc sur l’église. Personnellement j’en fais trois fois le tour pour détailler les fresques. A l’intérieur, c’est un foisonnement de peintures murales, dont certaines sont en cours de restauration. Les visiteurs de confession orthodoxe ne manquent pas de biser les icônes, de mettre des cierges et de rédiger des intentions de prière sur des petits papiers qu’ils remettent aux nonnes de service. J’assiste aussi à une forme de prière encore inconnue : un homme embrasse une icône installée sur un grand chevalet, se signe trois fois, se prosterne et… passe à quatre pattes sous le tableau ! Sans doute en signe de soumission.

Mon programme chamboulé me pose problème car du coup, je suis à 40 kilomètres de mon prochain objectif, Putna, tout au Nord de la Bucovine. Comme j’ai déjà 60 kilomètres au compteur et que la chaleur monte, je décide de m’en rapprocher et de trouver un hébergement en route. La route est très désagréable, toute droite, bosselée, étroite et très fréquentée ; en un mot, un cauchemar de cycliste. Et comme il n’y a rien à voir dans le coin, il n’y a pas d’équipements touristiques. Aussi, de fil en aiguille, je me convainc d’aller jusqu’au bout. Ce que je fais dans la douleur. Au monastère de Putna, je retrouve mes voisins de camping, qui n’en reviennent pas de me voir débarquer. Eux aussi ont 100 kilomètres au compteur… de leur BMW climatisée.

Ce monastère est très différent des deux autres. Construit cent ans plus tôt, en 1470, il est dénué de fresques extérieures. La forme de son église, avec ses deux absides arrondies est très harmonieuse. A noter que, contrairement à ce que j’annonçais hier, aucun des trois édifices visités aujourd’hui n’est surmonté de bulbes. Pan sur le bec, dirait le Canard enchaîné. Comme un office est en cours, je ne pénètre pas dans l’église, mais je reviendrai demain matin.

Reste à trouver un hébergement. En l’absence de camping, mon choix se porte sur une petite pension un peu à l’écart de la ville. Les propriétaires sont ravis d’accueillir un Français, ce qui me vaut de boire une bière… bien méritée !

Au centre des fortifications, l’église de Sucevita.
Les anges, bien alignés, récompensent les justes qui montent au paradis, tandis que les démons tirent les autres vers le chaos de l’enfer.
Comme dans la cathédrale du Mans, des anges musiciens.
L’élégante église de Putna.

Samedi 8 août

Putna/Dragomirna 102 Km

Drôle de journée, mais journée pas très drôle, car beaucoup de kilomètres pour pas grand chose à voir. On l’appellera étape de liaison.

Mais avant de reprendre la route, je fais la tournée des monastères de Putna. Sur les conseils de Michael, le patron de la pension Daria , je fais un crochet pour visiter le monastère de Sihastria Putnei, beaucoup moins connu que celui de Putna, à juste titre car beaucoup moins beau. Samedi, 9h, les fidèles affluent dans ce lieu en rase campagne. Pour annoncer le début de l’office, pas de sonnerie de cloche; un pope fait le tour de l’église avec sur son épaule une lourde planche de bois sur laquelle il frappe en cadence avec un petit maillet. Curieux… J’apprendrai plus tard que cette pratique est une réminiscence de l’époque où l’occupant ottomane interdisait aux Orthodoxes de sonner les cloches. Alors, pour battre le rappel des fidèles, les prêtres ont imaginé ce subterfuge discret.

Et puis je retourne au monastère de Putna. Comme hier, un office est en cours. Je rentre quand même dans l’église. Cela ne gêne personne (malgré mon short, théoriquement interdit), car les gens vont et viennent beaucoup pendant les prières. Je peux ainsi m’approcher du lieu le plus vénéré du monastère, la pierre tombale de Stefan cer Mare, Etienne le Grand, prince de Moldavie, qui a fait ériger ce monastère suite à une victoire importante. L’office terminé, les fidèles se rassemblent autour des officiants dans la première partie de la nef, où une table de victuailles a été dressée. Gâteaux et sodas doivent célébrer une occasion particulière. Les chants et les prières de bénédiction de la nourriture se prolongent, aussi vais-je visiter le musée. A mon retour, une bonne demi-heure plus tard, les gâteaux sont intacts, pas encore assez bénis pour être consommés apparemment. On chante et on prie toujours en les reluquant. Je renonce à y goûter et je quitte Putna.

J’ai décidé de positiver suite à mon erreur de parcours d’hier. Puisque mon programme est chamboulé, et que je roule plutôt bien, autant en profiter pour voir des sites que j’avais dû laisser de côté lors de ma préparation. Ainsi Suceava et Dragomirna, que je n’avais pas retenus dans mon programme car situés trop à l’Est de ma route. Finalement, j’y vais.

Voulant éviter à tout prix la sinistre route 2E, empruntée hier, je fais le choix de petites routes. Cela me rallonge mais m’évite la crise de nerfs !

C’est alors une comédie en deux actes qui va se jouer. Dans le premier, le personnage principal est hilare. Il roule allègrement sur des routes plates et dégagées, il est sur le grand plateau et la vie est belle. Cinquante kilomètres comme ça ! Seule ombre au tableau, la difficulté à trouver un endroit isolé pour faire pipi car l’urbanisme est du style ruban routier. Les villages se sont développés uniquement le long de la route et, du coup, s’étirent à l’infini. Sur au moins vingt kilomètres, pas un champ, rien que des clôtures de jardin.

Deuxième acte, où les choses se gâtent. D’abord, ça monte. Bon, on est en Bucovine quand même, pas dans la Beauce, donc, normal. Moins drôle, la disparition subite de l’asphalte; d’un seul coup, la route se transforme en piste, et du genre gros cailloux qui roulent. Ensuite, c’est la météo qui s’en mêle, avec un gros orage qui éclate. Comme je l’ai vu venir, je n’ai pas attendu les premières gouttes pour réagir. J’ai mis Colibri contre un talus et je nous ai fabriqué une cabane pour nous deux avec ma bâche. On a attendu comme ça dix bonnes minutes blottis l’un contre l’autre en attendant la fin de l’averse. Et pour finir, la route vers Dragomirna traverse une magnifique forêt de chênes, sous la forme d’une piste forestière plutôt sablonneuse. Je dois mettre pied à terre dans une montée trop abrupte. Bref, le gars qui se bidonnait ce matin sur son vélo, a beaucoup moins fière allure quand il arrive au camping idéalement situé au bord d’un étang, à 100 mètres du monastère. Et j’ai encore fait 102 kilomètres, exactement comme hier !

Mais une bonne douche et il n’y parait plus. Je vais jeter un coup d’œil au monastère, qui me semble très beau. Mais ce sera pour demain…

Le pope-cloche.
La pierre tombale d’Etienne le grand fait l’objet d’un culte assidu.
Ont-ils fini par manger les gâteaux ? Je ne le saurai jamais.
Dernier regard sur Putna.
Sur une route très secondaire, un surprenant ruban d’asphalte…
… et soudain, la piste !
Aujourd’hui, j’ai croisé et doublé beaucoup de charrettes à cheval. Presque toutes transportaient du bois.
Il n’est pas rare que les eaux pluviales se déversent directement dans le fossé ou sur le trottoir !

Dimanche 9 août

Drogomirna/Humorului 

Bon, les fêtards ont tenu leurs promesses; la musique s’est arrêtée à… 8h30 ce matin ! Ils nous ont fait douze heure de disco non stop. Certes il ne sont plus que deux ce matin, mais la sono est toujours à fond. Ceci dit, je n’ai pas trop mal dormi quand même, sur mon matelas à qui j’ai finalement accordé une dernière chance, avec une nouvelle réparation qui a tenu presque toute la nuit.

Bord d’étang oblige, il y a beaucoup de rosée sur le matériel. Mais comme le soleil chauffe bien dès ce matin, tout cela sèche gentiment pendant que je petit déjeune. A ce sujet, j’ai fait des progrès en matière de feu de bois; ou plutôt j’ai complété mon équipement avec des allume-feu qui font merveille. Je devrais manger chaud plus souvent et surtout assurer mon sacro-saint café du matin.

Le monastère de Dragomirna est à 100 mètres du camping. C’est un site qui, vu de l’extérieur est une véritable forteresse. Mais l’église est de toute beauté. Haute de 42 mètres pour seulement 9,5 mètres de large, elle est très élancée. Construite plus tard que Sucevita et Moldovita, au tout début du 17ème, elle n’est pas ornée de fresques extérieures ; c’est le traitement artistique de la pierre qui fait sa beauté. Si les murs sont bruts, la tour est finement ciselé et le contraste renforce l’impression de finesse du travail.  On est dimanche, l’office bat son plein, au son du bâton et du maillet (ça doit porter un nom…), joué par un pope caché dans le clocher. L’office est célébré à l’extérieur et je remarque que les fidèles, au lieu de se regrouper devant l’autel de plein air, se tiennent à distance. Beaucoup prient même depuis l’intérieur de l’église où d’un coin du jardin. Et puis, je trouve les chants des nonnes très beaux. Mon inculture musicale ne me permet pas d’analyser plus avant, mais ils me rappellent le chant grégorien des moines de Solesmes.

Je file ensuite à Suceava, distante de seulement 10 kilomètres. J’ai un peu de mal à trouver la forteresse qui fait la réputation de la ville. Alors que je grignote sur un banc, une jeune femme m’aborde en allemand pour me questionner sur mon voyage. J’en profite pour lui demander la route. La forteresse a été construite au 14ème siècle pour défendre la capitale de la Moldavie qui venait d’acquérir son indépendance. Elle fut renforcée par la suite, notamment par Étienne le Grand. Elle était si bien conçue qu’elle est restée inviolée jusqu’à la fin du 17ème siècle. Prise par Georghe Stephan qui voulait accéder au trône de Moldavie, elle a ensuite été rasée et a servi de carrière.

Déjà deux visites et seulement 15 kilomètres au compteur, c’est plutôt inhabituel. Il faut maintenant prendre la route vers les deux derniers monastères de Bucovine, Humor et Voronet. Pour m’y rendre, je ne fais pas le malin, je prends la route directe, la 17. Elle est très fréquentée mais elle offre une bande d’arrêt d’urgence très confortable sur les 40 kilomètres que j’y effectue. Il y a quand même quelques jolies bosses et je prends le menu complet : montée, plat, descente. Est-ce l’effet de ma nuit musicale, la chaleur ou un coup de moins bien, en tous cas je suis à la peine pour boucler les 63 kilomètres qui m’amènent à Humorului.

Après quelques achats dans la ville, je monte au monastère, où je suis accueilli par une nonne francophone, qui m’assure voir beaucoup de Français cette année. «C’est le spirituel qui les attire», m’assure-t-elle. Je retrouve ici les fresques extérieures des églises du 16ème, et deux thèmes déjà traités à Moldovita , l’arbre de Jessé et la prise de Constantinople. Mais dans cette scène, l’artiste a en fait représenté des nobles moldaves et la forteresse de Suceava. Le couvent n’est pas entouré de murailles et est donc plus ouvert sur son environnement. Ce qui ne présente pas que des avantages : un voisin écoute la lambada à tue-tête dans son jardin et en fait profiter les nonnes et les visiteurs.

A peine 1 kilomètre plus loin, je trouve une pension-camping qui me semble très calme. Promesse d’une bonne nuit ? Pas sûr; quand je m’allonge sur mon matelas, il explose littéralement . Cette fois, c’est la fin. Pour lui…

De l’extérieur, Dragomirna ressemble plus à un château-fort qu’à un monastère.
Au-dessus des murs bruts, la tour est finement travaillée.
Les fidèles se tiennent curieusement à bonne distance de l’autel.
L’imposante forteresse de Suceava a résisté à tous les envahisseurs durant plus de trois siècles.
Drôle de bête…
Je trouve élégant cet arrondi du toit qui déborde au-dessus du du narthex de l’église de Humorului.
Les mêmes anges à quatre ailes qu’à Moldovita.

Lundi 10 août

Humor/Falticeni, 85 Km (50 utiles)

Ça ne pouvait pas durer éternellement ! Ce matin, le soleil peine à émerger au milieu d’une couche nuageuse bien grise. Selon la météo, il y a des risques d’averses toute la journée. Ce matin, c’est aussi l’heure de prendre une décision. Pour rallier Bicaz, j’ai deux solutions, un trajet direct ou une option « monastères du Neamt » qui me coûte une centaine de kilomètres. Pour choisir, je dois faire le point de la distance qu’il me reste à couvrir dans les vingt jours qui restent. Mon calcul m’amène à 800 kilomètres, soit 40 par jour. C’est bon, je peux me permettre d’ajouter l’option Neamt, même si je sais que les étapes des deux dernières semaines seront escarpées. 

Mais d’abord, j’en termine avec les monastères de Bucovine, et de la plus belle manière. Voronet, parfois surnommé « la Sixtine de Bucovine » est souvent considéré comme le plus beau de tous. Il a été construit en trois mois (!) en 1488 par Étienne III le Grand pour célébrer (encore) une victoire sur les Ottomans. La forme est celle des autres églises, avec ses absides arrondies qui lui donnent une forme de trèfle, et une coupole typique du style moldave. Côté décoration, les plus belles fresques, celles de l’extérieur n’ont été réalisées que soixante ans plus tard, en 1547. Sur un fond bleu très spécial, le bleu de Voronet, on y retrouve des thèmes déjà vus, le jugement dernier, l’arbre de Jessé, mais aussi la vie de saint Nicolas, à qui est dédié le lieu, et un beau saint Georges terrassant le dragon. C’est encore une fois de toute beauté. Dommage que je ne puisse pas profiter des explications détaillées qu’une nonne âgée donne à un groupe de Roumains.

Contrairement à ce que je croyais, la route qui dessert le monastère n’est pas un cul de sac, elle se poursuit vers un village d’où je pourrai rattraper mon itinéraire. Je m’y engage donc, en espérant que le bitume aille jusqu’au bout. Hélas, il disparaît après quelques kilomètres. J’insiste quand même sur une piste grossière, mais je renonce sur les conseils de riverains qui m’indiquent que, même avec leur 4×4, ils ont du mal à circuler sur ce chemin forestier. Je dois donc rebrousser chemin; voilà une douzaine de kilomètres pour rien…

De retour à Gura-Humorului, je fais quelques courses au Lidl, dans l’espoir qu’ils aient eu un arrivage de matelas gonflables. Mais les gondoles sont pleines de fournitures scolaires. Je trouve quand même un trésor, du fromage français. J’hésite entre du bleu et un camembert. Je prends les deux.

La suite du parcours est une petite route charmante qui s’enfonce dans la Bucovine profonde, à l’écart des zones touristiques. La vie y est visiblement beaucoup plus rude, comme en témoigne la recrudescence des charrettes à cheval sur la route. A Valea-Moldovei, je suis intrigué par un attroupement devant la bibliothèque. Étonnant engouement pour la lecture ? Pas du tout. C’est là que sont distribués les colis alimentaires financés par l’Union européenne. Un jeune m’explique que, ici, personne n’a de travail, alors on se nourrit grâce à cette aide européenne. J’avais conscience d’être dans une zone en difficulté, mais pas à ce point là.

A la sortie, je suis mon plan de route, mais la route semble me ramener en arrière. Persuadé de m’être trompé je fais demi-tour et m’engage sur une piste. Un peu têtu sur ce coup là, je m’enfonce dans mon erreur, au point de me retrouver sur des chemins agricoles et même en pleins champs, à suivre des traces de roues de charrettes. Et c’est quasiment à la boussole que je parviens à retrouver ma route. Une bonne heure de galère pour rien. Si bien que j’atteins Falticeni avec 85 kilomètres au compteur, alors que j’aurais dû en faire tout juste 50. 

Cette cité ne présente aucun intérêt touristique, au point qu’il n’y a ni pensions ni camping. J’ai même le plus grand mal à trouver le seul hôtel correct et abordable. Et j’ai beau parcourir le centre-ville, pas de magasins de sport en vue. Demain, il y a un Décathlon à Piatra Neamt. Je vais pouvoir reprendre le cours de ma vie. En attendant je m’offre une étape *** et, j’espère, une nuit aussi étoilée. Déjà, allongé sur mon lit, je m’amuse de la grosse averse orageuse qui tombe vers 19h.

Voronet, la Sixtine de Bucovine.
Comme par hasard, les méchants qui vont en enfer sont vêtus comme des Ottomans…
Stefan cel Mare offre ce monastère au Seigneur.
Sur fond bleu Voronet, l’arbre de Jessé.
Devant le monastère, cette adorable gamine vend des mûres et des framboises.
Avec un nom pareil, la ville de Gura Humorului Se devait d’organiser un festival… de l’humour.
Sur cette petite route les charrettes sont presque aussi nombreuses que les voitures.
Les précieux colis de l’UE vont nourrir les familles dans le besoin.
Carrément perdu au milieu des champs !
Ici, plus de pompes bleues, mais des puits bienvenus. Ça me rappelle le Maroc.
Falticeni embellie par un arc en ciel.

Mardi 11 août

Falticeni /Sihastria, 70 Km

Hier soir, j’ai sérieusement potassé mon itinéraire. Pas question d’improviser et de faire du hors piste deux jours de suite. C’est vrai que je n’avais pas beaucoup étudié cette boucle de Neamt, qui n’était qu’en option et que je ne pensais pas vraiment réaliser. Donc, le parcours du jour va me conduire à une forteresse et deux, voire trois monastères. Mais certainement pas jusqu’à Piatra-Neamt, encore beaucoup trop éloignée, surtout avec plusieurs visites au programme.

C’est bien reposé et repu que je prends la route vers Targu-Neamt; 36 kilomètres, que je boucle en moins de deux heures, bien aidé par un petit vent du Nord.

La forteresse de Targu-Neamt date de 1390. Mais c’est notre ami Stefan cel Mare qui l’a agrandie et renforcée dans le cadre de son plan global de protection de la principauté de Moldavie. Son architecture est assez classique, hormis le long pont d’accès posé sur d’énormes piliers. L’édifice a terminé sa carrière en résistant aux assauts de l’armée polonaise en 1691. Ce sera son chant du cygne puisqu’elle sera détruite peu après, en 1717. Les nombreuses salles regorgent de documents et d’explications, hélas uniquement en roumain. Comme je veux faire part de ma déception au jeune homme de l’accueil, il me répond qu’il ne parle pas anglais; ni français ni allemand, évidemment. Pratique, ça évite d’être embêté par les étrangers ! 

Plus loin, en pleine campagne au milieu d’un parc naturel, se trouve le monastère de Neamt. Beaucoup plus vaste que ceux de Bucovine, c’est un haut lieu spirituel et artistique. Construit par… le grand Stefan après une victoire sur les Polonais en 1497, il a périclité aux 16ème et 17ème siècles, avant de revenir au premier plan grâce à son imprimerie, son atelier d’enluminures et de miniatures. Sa bibliothèque contient 11.000 ouvrages, parmi lesquels les volumes les plus précieux de Roumanie. Quant à l’église, elle est aussi belle de l’extérieur que décevante à l’intérieur, très sombre et aux fresques noircies. La décoration extérieure joue sur des parements de briques de trois couleurs qui encadrent avec élégance des ouvertures gothiques.

Quelques kilomètres plus loin se trouve le monastère de Secu (je paye l’entrée avec ma carte Vitale 😂). Alors là, c’est le chantier, au sens propre du terme. Tous les bâtiments sont en réfection lourde, brouettes camions et marteaux-piqueurs se partagent la cour et même l’intérieur de l’église. La vue et la paix des lieux en sont un peu gâchées. Au passage, je me demande comment sont financés des travaux aussi lourds. La réponse est sur le panneau de chantier : coût global 15 millions de Lei, soit environ 3M€; prise en charge de l’Union européenne 11 millions de Lei. Ça aide !

A quelques encablures de là se trouve le monastère de Sihastria, qui est en travaux lui aussi, financés de la même façon. Mais il possède plusieurs particularités. D’abord il il est enchâssé dans un magnifique écrin de verdure. Ensuite, il est très vaste, très ouvert et composé de nombreux bâtiments, un peu comme ceux des Maramures. Et enfin, il a vu l’émergence d’un personnage hors du commun, Cleopa. Ce fils de paysan illettré était berger au monastère. Il apprit à lire et les prêtres lui prêtèrent des livres. Doté d’une mémoire exceptionnelle, il mémorisa tous les textes sacrés orthodoxes. Tant et si bien que, sur son lit de mort, le père abbé le nomma à sa succession, au désarroi des nombreux prétendants à la fonction. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Sous l’ère communiste, il devint ermite pour échapper aux persécutions. Et de nombreux fidèles lui rendirent visite dans son ermitage, au grand dam des dirigeants politiques. Décédé en 1998, il fait aujourd’hui encore l’objet d’un culte fervent.

Pour la nuit, j’ai repéré en passant de jolis coins de bivouac au bord d’une rivière. Plusieurs familles y sont déjà installées et j’y serai en toute sécurité. Mais en flânant dans le monastère, il me vient une autre idée : dormir ici. Je demande à la boutique; c’est effectivement possible, je dois demander au Père Vitalie. «Vous le trouverez à l’église à 18 h pour l’office». Je me poste devant l’église et j’attends. Mais je ne connais pas sa tête, moi, au Père Vitalie. A 18h, je suis dans l’église, je demande, non il n’est pas là. L’office débute, et même s’il y a du va et vient incessant, je pense que ce n’est pas le moment. Alors j’attends… et j’assiste à l’office entier qui dure quand même 1h30 !  Bien assis dans une stalle, j’avoue avoir eu quelques moments d’absence, bercé par les litanies et les textes psalmodiés. Et puis il y a eu Esmeralda ! Mais je vous en parlerai plus tard. A la fin de l’office, on me présente le père Vitalie, qui me montre ma chambre, enfin, mon dortoir, et m’indique les horaires des offices : minuit, 3h et 8h. Je lui précise que je souhaite partir tôt demain matin… une douche froide et une promenade dans le monastère, c’est assez magique.

Des forces pour la journée !
L’accès à la forteresse de Târgu Neamt est assez impressionnant.
Une position stratégique bien choisie.
Les portes et fenêtres du monastère de Neamt sont rehaussées de jolies briques tricolores.
Dans chaque église, un moine est de permanence pour recueillir les intentions de prières des visiteurs et les petits billets qui vont avec.
Avec les travaux, dans l’église de Secu, c’est vraiment l’enfer.
Sihastria dans son écrin de verdure.
La tombe de Cleopa attire de nombreux fidèles.

Mercredi 12 août

Sihastria /Bicaz, 114 Km

Une pensée pour Philippe.

Nuit calme au monastère, comme il se doit. Vers 6h30, je sors du dortoir discrètement pour éviter de réveiller mon compagnon de chambrée. Colibri est vite rééquipé, vu que je n’avais sorti que le minimum de matériel. Avant de quitter les lieux, je m’offre un petit tour dans ce vaste monastère qui reçoit tout juste les premiers rayons de soleil. Tout est calme, mais quelques moines s’activent déjà à entretenir les lieux.

La petite route qui dessert le monastère est un vrai bonheur à parcourir à cette heure là. En passant, je constate qu’une bonne dizaine de tentes et caravanes sont installées là où j’avais envisagé de bivouaquer. L’endroit est vraiment sympa. La première urgence est de manger car le repas d’hier soir a été très frugal, mon stock de vivres étant proche de zéro. Et ce matin, rien à manger. Donc, je saute sur le premier « magazin mixt », qui fait épicerie et café. J’y achète un gros pain que je tartine joyeusement de miel en buvant deux cafés. Autour de moi, des gars qui partent au boulot se donnent des forces et du courage en sifflant quelques bières…

Pour visiter les deux monastères suivants, je dois encore revenir sur mes roues, presque jusqu’à Târgu Neamt, puis enquiller une autre petite route qui m’amène d’abord à Agapia. Construit en 1642, incendié par les Ottomans, reconstruit au 19ème siècle et restauré au 20ème, ce monastère ne brille pas par son architecture. En revanche, il est remarquable par l’incroyable fleurissement dont il bénéficie. C’est une orgie de couleurs dans de parterres parfaitement composés et entretenus. A croire que les nonnes passent plus de temps à jardiner qu’à prier… Parmi elles, il y en a une qui s’adresse à moi avec beaucoup de gentillesse et un grand sourire, alors que la règle est plutôt l’indifférence vis à vis des visiteurs. Et comme elle tient un petit stand d’articles en laine faits maison, je m’achète mon premier souvenir de voyage, un bonnet. Vu la chaleur, c’est un bon investissement !

Je rejoins ensuite Varatec, à une dizaine de kilomètres. Là, c’est l’effervescence ; toutes les sœurs sont occupées à balayer et nettoyer les extérieurs. On dirait qu’elles attendent la visite du Patriarche ! Le site autour est très beau, mais le monastère lui même ne provoque pas les émotions ressenties en Bucovine ou même à Neamt. Peut-être suis-je blasé ? Cela tombe bien puisque j’en ai fini de la tournée des monastères. Je trace la route vers Piatra Neamt, mon objectif du jour. C’est plat, la route est très bonne mais très fréquentée et j’ai le vent dans le dos. Résultat j’y arrive vers 14h, ce qui me laisse le temps de réaliser l’opération la plus importante du jour, acheter un matelas gonflable. Je trouve mon bonheur à Décathlon, même s’ils n’ont que des tailles L, alors qu’un S ou un M m’aurait bien suffi. Pourvu qu’il rentre dans la tente !

Le centre-ville vaut surtout par une vaste esplanade, vestige de la cour princière de… Stefan cel Mare. Seules subsistent une petite église et la tour-clocher construite en 1499, en haut de laquelle je grimpe pour constater qu’il n’y a rien à voir !

Vu mon avance sur le programme et le peu d’efforts fournis, je décide de pousser un peu plus loin en direction de Bicaz, prochaine étape. Un lac repéré sur la carte ne me propose rien de sympa, ni pension ni bivouac. Et je sais qu’il n’y a pas de camping dans les environs. J’avance donc, j’interroge ici et là sur les possibilités de logements, et je finis par arriver à l’entrée de Bicaz. Comme j’ai très envie de tester mon nouveau matelas, je cherche une pension-camping ou un bivouac. Je finis par trouver un coin sympa au bord de la rivière Bistrita. Une plage de sable fin m’accueille donc pour cette nuit. Un pêcheur consulté me confirme que rien ne s’oppose à ce que je dorme ici. Alors, je m’installe et fais ma toilette dans la rivière.

Cette sympathique marchande de vêtements de travail ne m’a pas trouvé le gilet jaune estampillé România que je cherche.
Dans une côte, je me suis fait doubler par cette charrette.
Débauche de fleurs à Agapia.
A Varatec, c’est le grand ménage.
Pause déjeuner sous un abribus avant Piatra Neamt.
La tour-clocher de 1499 est l’emblème de Piatra Neamt.
C’est l’histoire d’un mec qui fait 4.000 Km pour acheter un truc moins cher qu’en France !
C’est bon, ça rentre !

Je vous avais promis l’histoire d’Esmeralda, la voici. A part le prénom, je vous jure que tout est vrai.

Esmeralda et sa mamma.

Et soudain apparut Esmeralda. D’abord, j’ai cru que je rêvais, emporté par la torpeur de cette fin d’après-midi et le ronronnement incessant des litanies orthodoxes. Mais non, elle était là en chair et en chair, dans le contre-jour de l’encadrement de la porte de l’église, sanglée dans une longue robe andalouse à volants rouge sang. Sur la tête, un foulard assorti d’où émergent deux nattes brunes posées sur la poitrine, et deux boucles d’oreilles plus grosses que des anneaux de rideaux.

Mais le personnage principal est ailleurs, juste à côté. C’est la mère d’Esmeralda; elle a un peu forcé sur la polenta et ses formes débordent de son chemisier blanc et de sa jupe à paillettes. Sitôt entrée, elle fonce vers le fond de l’église, se met à genoux, puis à quatre pattes et entreprend de traverser toute la nef à quatre pattes jusqu’à l’autel. Pour faire bonne mesure, elle psalmodie des prières à haute voix, tout en ahanant pour avancer. Arrivée au bout de son périple quadrupédique, elle se cramponne à un support d’icône pour se redresser péniblement. Puis elle embrasse ladite icône en émettant des gros « smac », dignes d’une mamie qui bise ses petits-enfants. Et elle répète l’opération devant la douzaine d’icônes que compte l’église. Face à celle de la Vierge à l’Enfant, elle lui parle comme à une copine à qui elle demanderait un service. Puis elle se retourne et fait de grands gestes vers le fond de l’église. Le mari rapplique. Elle lui prend la nuque et lui colle le front sur l’image pieuse. C’est ensuite au tour du fils d’être invité à témoigner sa ferveur. Quant à Esmeralda, elle reste figée devant la porte, visiblement gênée par les pieuses excentricités de sa génitrice.

Pendant ce temps, l’office se poursuit imperturbablement, même si les moines jettent par moment des regards sur le spectacle. A genoux devant l’icône du Christ, la perturbatrice continue de prier à haute voix, ce qui finit par agacer une fidèle qui l’incite à moins d’ostentation. Intervention rare, tant les orthodoxes ont coutume d’aller et venir à leur guise durant les offices. Et c’est finalement le fils qui viendra mettre un terme à cette pantomime en relevant sa mère. Celle-ci semble alors réaliser où elle est, comme si elle sortait d’un moment de transe. Elle se laisse guider jusque-là porte, qui se referme sur la robe écarlate d’Esmeralda.

Jeudi 13 août

Bicaz/Lacu Rosu, 65 Km

C’est bien aussi un matelas qui reste gonflé toute la nuit ! Je dors bien, bercé par le clapotis de la rivière Bicaz. Le petit-déjeuner est vite chauffé grâce au petit bois présent en abondance sur la plage. Dommage que des déchets jonchent le sol. C’est hélas le cas partout où l’on peut stationner et accéder à l’eau, rivière ou lac. En plus, des sacs en plastique sont accrochés dans les arbustes du bord de l’eau, souvenirs des crues de printemps, à la fonte des neiges.

Mon parcours prend maintenant un tournant. Après avoir écumé le nord du pays, les Maramures à l’Ouest, la Bucovine a l’Est, je vais désormais entreprendre une diagonale à travers la Transylvanie pour rallier Drobeta Turnu Séverin, aux confins sud-ouest de la Roumanie. Pour ce faire, je dois entrer à nouveau dans les entrailles des Carpates.

Je rejoins rapidement Bicaz et je m’offre une petite grimpette pour monter jusqu’au barrage qui ferme le grand lac Bicaz. Normalement, j’aurais dû longer ce lac du nord au sud en venant de Varatec. Mais la route est coupée pour travaux. D’où le crochet par Piatra Neamt. J’avais quand même envie de voir à quoi ressemble ce lac, alors je m’offre ce détour. La vue depuis le barrage est assez saisissante et je ne regrette pas les 12 kilomètres effectués pour y venir. 

Retour à Bicaz pour prendre cette fois la direction du sud, avec pour objectif Braşov dans les deux ou trois jours à venir. La route monte gentiment jusqu’au canyon de Bicaz, un endroit très spectaculaire. Après cela, la route s’élève de plus en plus, avec des passages à 10%. Comme le coin est très touristique, beaucoup de gens marchent sur le bord de la route et m’encouragent souvent. 

J’arrive ainsi au « lacu rosu », le lac rouge, site hyper touristique. Il y a bien un camping là, mais j’en ai repéré un autre plus loin qui m’a semblé plus tranquille. Pour se distinguer, celui là s’appelle « Red Lake » ! C’est un tout petit établissement assez rustique, où j’arrive vers 13h. Je sens que je vais m’y plaire, d’autant que le patron a affiché en gros à l’entrée « No music ». C’est un très bon début. 

Je dois d’abord rattraper mes deux jours de lessive en retard, puis casser la croûte. Le mauvais plan, c’est que je n’ai plus rien à manger pour ce soir, et la petite buvette ne vend que du soda et de la bière. Je suis donc obligé de retourner vers le site touristique. Avec Colibri délesté de ses sacoches, les dix kilomètres aller-retour sont une promenade de santé. Cela me permet aussi de poster ce blog, car à Red Lake Camp, il n’y a pas de réseau. Rustique, je vous dis…

Je profite de cette courte journée pour évoquer un sujet qui intrigue et passionne certains d’entre vous, mon régime alimentaire. Globalement, comme on trouve facilement des épiceries, j’achète au jour le jour, j’évite de stocker. En gros, le midi c’est sandwichs pâté et fromage avec des tomates et un yaourt. Le soir, quand je peux chauffer, c’est semoule de couscous (oui, j’ai abandonné le riz, trop long à cuire), accommodée avec ce que je trouve : jambon, saucisses, sardines, légumes en conserve, etc. Un peu de fromage et des fruits. Parfois une bière, quand je l’ai méritée. Dans la journée, je fais souvent un deuxième petit-déjeuner et un goûter. Et je bois des litres et des litres d’eau.

Hormis les détritus, le coin est idéal pour bivouaquer.
Je devais arriver par le nord et longer le lac sur toute sa longueur. Je me suis contenté du barrage.
La rivière Bicaz vue du barrage.
Le barrage stocke de l’eau, mais pas que !
Le passage dans le canyon est impressionnant.
Les cimentiers sont les grands amis de la nature…
… au point qu’ils mangent des montagnes !
Ce soir, ce sera encore camping au bord de l’eau, avec douche et toilettes en plus.
Il y a le couscous version légumes,
et le couscous version saucisse, pas très halal, j’en conviens.

Vendredi 14 août 

Lacul Rosu/Darjiu, 110 Km

Ce matin, c’est le froid qui me réveille, malgré mon équipement adéquat. Toute partie du corps hors du duvet est frigorifiée. Le patron du camping me confirmera plus tard un petit 4 degrés au lever du jour. Il est vrai qu’on est à plus de 1.000 mètres, et le contraste avec la journée est saisissant.

Je ne suis pas le seul à être surpris. En me levant à 5h30, je croise des campeurs qui déambulent en se battant les flancs pour se réchauffer. Mes voisins de tente ont opté pour une solution un tantinet moins écolo : mettre en route le moteur de la voiture et s’enfermer dans l’habitacle. Le père sera bientôt rejoint par la maman, puis par les deux enfants. Vivent les vacances familiales en plein-air ! 

Moi, je me réchauffe tant bien que mal en remballant mes affaires, mais les doigts gelés ralentissent les opérations, d’autant que tout est détrempé par une rosée abondante. Et quand arrive l’heure du café, je me livre à une expérience culinaire que je ne recommande à personne : le café à l’eau gazeuse. C’est infâme ! Mais l’eau du camping s’étant avérée non potable après mon retour du supermarché, je n’ai trouvé que cela pour étancher ma soif du soir et faire mon café du matin.

C’est donc avec plaisir que je remonte en selle à 7h pour continuer la montée du col Pangarati, soit 5 kilomètres pour atteindre les 1.250 mètres. Pas mal pour un hors d’œuvre, mais le matin, ça passe bien, et ça réchauffe ! En haut, je prends le temps d’admirer le paysage, mais sans m’attarder car un type fait de même, enfermé dans sa Mercedes, le moteur allumé. Ça gâche l’ambiance.

S’ensuit une longue descente qui m’amène facilement vers Gheorgheni. J’enchaîne ensuite sur une petite route très agréable. A part une remontée à 1.000 mètres, elle serpente joliment dans de magnifiques paysages de moyenne montagne. Et en plus, elle est peu fréquentée. C’est sans doute pour ces raisons que j’y croise beaucoup de cyclistes, souvent des petits groupes de jeunes en balade pour la journée. Je n’en ai encore jamais vu autant depuis mon entrée en Roumanie.

Après 50 kilomètres, je fais une pause café / déjeuner à Sicasau. Peu après, je longe le joli lac de Zetea. Mais, frustré de ne pas bien le voir de la route, je descends sur un petit chemin qui le longe de plus près. D’abord à peu près carrossable, ledit chemin se dégrade peu à peu, envahi par la végétation. Mais c’est seulement quand je m’enfonce dans la bouillasse que je décide de faire demi-tour, avec une chaussure blanche et une marron !

La suite du parcours est tout aussi facile et agréable. Je remplis ma sacoche « cuisine » au Lidl de Odorheiu-Secuiesc, dont du camembert, bien sûr.

Pour rallier Brasov, à une centaine de kilomètres de là, j’ai choisi d’éviter la nationale et de couper en empruntant des petites routes, avec un doute sur la deuxième partie, qui pourrait être de la piste. Le début est très engageant et fort agréable. Il y a si peu de circulation que je me sens isolé. C’est aussi pourquoi, avec 90 kilomètres au compteur, je m’arrête  dans la première pension/camping qui se présente. Hélas, le monsieur qui me reçoit en slip de bain derrière sa brouette, m’explique, en allemand, que l’établissement est fermé depuis trois ans. Dommage ! Je m’arrête à l’épicerie du village suivant, où personne ne voit de pension à distance raisonnable. Mais au moins, j’obtiens de la jeune et jolie épicière la confirmation que ma route est goudronnée jusqu’au bout. C’est donc serein que je me remets en route. Le compteur affiche plus de 100 kilomètres quand, dans un carrefour, « ma » route se transforme en piste ! Maudite jeune et jolie épicière ! Je change donc mes plans car après 7 heures de selle, mes fesses ne sont pas prêtes à accepter l’épreuve des chaos d’une piste pour une durée indéterminée. L’autre route rejoint la nationale plus tôt, mais tant pis.

Vue l’extrême solitude des lieux, je commence à me résoudre à la solution bivouac. J’achète donc une grosse bouteille d’eau plate en prévision. Mais un village assez important se présente, avec une église classée monument historique. Je sollicite plusieurs personnes, dont une dame qui appelle une connaissance, propriétaire d’un gîte. Rendez-vous devant l’église. C’est un jeune homme parlant anglais qui se présente et m’emmène dans une maison attenante à l’église, qui dispose de deux chambres de trois lits et de tout le confort. Je suis le seul occupant.

En l’entendant parler avec sa mère, je ne reconnais pas le peu de roumain que j’ai retenu. En effet, ils parlent hongrois. Cette partie de la Transylvanie est habitée par une très forte minorité hongroise, descendant des « occupants » puisque la Transylvanie faisait partie de l’empire austro-hongrois jusqu’à sa chute en 1918. Le mot de minorité est d’ailleurs erroné dans ce cas précis puisque à Darjui où je me trouve, seuls les policiers sont roumains ! L’école est hongroise et l’église de même. Le jeune homme est charmant et on discute longuement ensemble, pendant que l’eau chauffe pour ma douche. Sa maman me propose de goûter une spécialité du pays. C’est un alcool dans lequel « il y a de la pomme » diraient les tontons flingueurs. Mais pas que. Je dine tranquillement tout seul dans le jardin, avant que mes hôtes, qui n’habitent pas sur place, ne repassent voir si tout va bien. Mais le problème de l’eau les préoccupe. En fait, le problème ce n’est pas l’eau chaude, mais l’eau tout court. Le niveau de la source est bas et la maison n’est alimentée que par un maigre filet. J’ai beau leur dire que cela me suffit, ils s’acharnent à restaurer l’alimentation. Du coup, cela retarde mon coucher au-delà du raisonnable. Demain matin, rendez-vous à l’église à 7h pour me faire sonner les cloches !

Certains panneaux d’entrée de ville sont beaux; d’autres moins. Certains noms sont simples, d’autres moins .
Le petit chemin qui longe le lac était bien tentant.
Vue du barrage, la réserve d’eau de Zetea, avec sa drôle d’île conique au milieu.
Paysage de Transylvanie.
Le drapeau de Transylvanie flotte partout, comme un symbole de la spécificité de la minorité hongroise.
Petit moment de solitude dans ces paysages magnifiques.
Zoltani est heureux de pouvoir échangé avec un étranger.

Samedi 15 août

Darjiu/Brasov, 92 Km

A 6h45, le jeune Zoltani est là. Dans la rue, un troupeau de vaches traverse tranquillement le village. La dame qui le mène vient nous saluer, sort une grosse clef de sa poche et ouvre la lourde porte en bois des fortifications de l’église. Elle est bénévole à la paroisse, en charge des sonneries de cloches, à 7h, midi et 20h, une tradition ancestrale. On monte donc dans le clocher avec elle et elle discute avec Zoltani tout en tirant régulièrement sur la corde. On poursuit ensuite l’ascension du clocher pour découvrir le village d’en haut. Zoltani me montre sa maison de famille et m’explique que des règles d’urbanisme strictes s’imposent aux habitants pour préserver l’unité architecturale du village.

On fait ensuite le tour des fortifications, encombrées d’énormes malles en bois, marquées des noms des familles, dans lesquelles étaient précieusement conservées les semences. Et enfin on pénètre dans l’église, décorée de fresques du 15ème siècle et équipée de loges surélevées en bois peint. Un office est célébré chaque dimanche, les femmes, les hommes et les jeunes de plus de 14 ans sont séparés et les familles les plus aisées occupent les premiers rangs. L’Eglise unitarienne est née dans la région dans la foulée de la proclamation de Luther. Elle se caractérise par le refus de la sainte Trinité. Jésus est un prophète mais pas le fils de Dieu. Cette Église reste très implantée en Transylvanie. Pour les Hongrois vivant ici, elle représente une forme de singularité, voire de résistance vis à vis du pouvoir roumain. En effet, les Magyars sont arrivés très tôt dans cette région et se considèrent ici chez eux. Les Roumains ne les dominent que depuis une centaine d’années. Une histoire qui n’est pas sans me rappeler celle des Berbères dans l’Atlas, colonisés par les Arabes.

Hormis ces considérations ethniques, mon jeune compagnon me donne des conseils pour la suite de mon parcours. Il me déconseille de poursuivre dans la direction que j’ai prise et m’indique un chemin qui coupe à travers champs pour rejoindre mon itinéraire initial. Mais il me met en garde : des ours occupent le territoire traversé par le chemin. Cette précision ne fait que renforcer mon envie d’adopter cette solution ! Me voilà donc reparti à travers champs, mais cette fois je sais où je vais. Et même si la pluie s’invite, ce moment est magique, totalement seul au milieu de ce paysage magnifique. Je guette évidemment l’apparition de l’ours, je scrute attentivement chaque tâche brune du paysage et je soupçonne chaque meule de foin de dissimuler un ursidé. Mais pas trace de la bête. Et ce sont d’autres quadrupèdes qui vont me provoquer une belle frayeur : cinq énormes chiens de berger me foncent dessus en hurlant. Immédiatement, je m’arrête et m’immobilise, assez terrifié je l’avoue. Dans un comportement de meute bien organisé, ils se mettent en cercle autour de moi, l’air vraiment menaçant. Une question saugrenue me vient alors à l’esprit : peut-on faire du vélo sans mollets ?? Mais je comprends qu’ils protègent le troupeau que j’aperçois à une centaine de mètres. Le berger s’approche tranquillement et parle à ses chiens, qui se calment aussitôt. Ouf ! Débute alors un dialogue de sourds où aucun des deux ne comprend un traitre mot de ce que dit l’autre, sauf qu’il est question d’ours. On se quitte bons amis avec le berger et avec ses chiens qui finissent par me réclamer des caresses.

Un peu plus loin, une autre surprise m’attend. Avec la pluie, le chemin est un peu collant et de la terre s’est accumulée sur les roues, sous les garde boue et dans les freins, qui sont bloqués. Je sors des outils pour y remédier, mais la terre mouillée mélangée aux herbes sèches forme une masse compacte que j’ai bien du mal à extraire. Au fond, c’est la recette du pisé, avec lequel on bâtit des maisons. Un peu plus loin, je fais une petite chute à cause des pneus qui n’adhèrent plus du tout au sol. Je pars en dérapage et m’offre un joli roulé-boulé dans l’herbe. Comme ça, je suis aussi sale que Colibri ! Mais tout cela n’entame pas ma bonne humeur car le chemin suit les crêtes et offre de très belles vues sur la montagne.

Il me faudra quand même une heure et demie pour faire les 10 kilomètres de chemin et rejoindre Beia, un village très pauvre, où je suis salué comme un extraterrestre. Il me faut encore patienter une dizaine de kilomètres avant de retrouver du bitume. A Homorod, je visite une autre église fortifiée, tout aussi belle de simplicité que celle de Darjiu. Quand je retombe sur la nationale, je me précipite sur la première station de lavage pour doucher Colibri. Un employé qui nettoie justement le sol au jet d’eau accepte de s’occuper du vélo. Je trouve cela préférable au nettoyeur haute pression qui peut endommager les pièces mécaniques. Au vu de ce qui coule dans le caniveau, l’opération était nécessaire !

La suite de la journée sera beaucoup moins excitante, plus de 50 kilomètres sur une nationale super fréquentée, avec vent de face, de surcroît. Côté relief, une seule vraie côte, mais elle fait 14 kilomètres ! La fin est longue et pénible; je suis littéralement abruti par le bruit des véhicules qui me doublent et le croisent. Mais il n’y a pas d’alternative. Le contraste est saisissant entre le chemin sur les crêtes de ce matin et l’enfer de cette nationale. J’atteins Brasov vers 18 h et je choisis de loger en auberge de jeunesse, plutôt que dans un camping, où les samedis soirs peuvent être agités. La nuit disco de samedi dernier m’a suffi… Une fois installé, je fais un tour en ville et je dîne en terrasse. En l’occurrence, je mange une spécialité, un bulz la cuptor, de la polenta agrémentée de lardons et de fromage fondu. Je ne suis pas vraiment dépaysé… Le centre ancien semble beau, il y a pas mal de choses à visiter, je vais donc prendre le temps de visiter la ville et sans doute y passer deux nuits.

Toute de simplicité, l’église de Darjiu est décorée dans les tons bleus.
Les malles de stockage des précieuses semences.
Un sérieux décrottage est nécessaire !
Même sous la cape de pluie, ce passage sur les crêtes est un vrai plaisir .
Une fois calmés par leur maître, les chiens sont de gentils toutous.
Colibri passe à la douche !
Au passage, visite d’une autre église fortifiée, celle de Homorod.

Dimanche 16 août

Braşov, 0 Km

16 juillet-16 août, voilà tout juste un mois que je suis en route. Je n’ai pas vu le temps passer ! Pour fêter ce « moisiversaire », je ne fais pas de vélo du tout. Le compteur de Colibri ne bouge pas d’un kilomètre. C’est d’ailleurs l’occasion de faire un point; depuis Vienne, j’ai parcouru 2.266 kilomètres. Au final, je devrais frôler les 3.000.

Braşov est une ville de près de 300.000 habitants, fortement marquée par la présence de nombreux habitants d’origine germanique qui l’ont investie dès le 13ème siècle pour y faire commerce. Jusqu’à la première guerre mondiale, la population germanique y était d’ailleurs encore largement majoritaire et la ville portait le nom de Kronstadt, la ville de la couronne.

Hier soir, j’ai constaté que le centre ancien est beau. Mais il y avait un monde fou. Ce matin, j’ai envie de voir à quoi cela ressemble sans la foule et les parasols des terrasses. Bonne pioche ! Le soleil émerge tout juste de derrière les montagnes et la ville est à moi. Je profite notamment de la strada sforii, la rue de la ficelle, qui affiche fièrement son 1,11 mètre de large sur 80 de long. Sa décoration a été confiée à des artistes de rue qui en ont peint les 27 fenêtres. Je fais bien d’en profiter car, l’après-midi, elle sera bondée, ce qui est vite fait !

Même chose pour la place centrale, la place du Conseil, aux proportions harmonieuses et qui est entourée de maisons anciennes colorées et bien rénovées.

Je monte ensuite à la citadelle, hélas fermée pour cause de délabrement avancé. Dommage, car sa silhouette de brique est assez engageante. En tous cas, le chemin piétonnier pour y monter est agréable et la marche à pied me délasse les jambes.

Je repasse à l’auberge de jeunesse pour y déjeuner, puis je file à la cathédrale qui n’ouvre qu’à midi, messe du dimanche oblige. La « biserica neagra », l’église noire, a connu une histoire mouvementée. Sa construction, débutée en 1383, a été interrompue par l’invasion ottomane en 1421. En 1542, elle sera la première église de Transylvanie à adopter le rite évangélique. On y conserve encore des stalles décorées aux couleurs des différentes confréries professionnelles qui se disputaient les meilleures places (près de la chaire) et qui mettaient un point d’honneur à décorer au mieux leurs bancs. Certains étaient même ornés de tapis orientaux, importés d’Anatolie, ce qui témoigne de l’importance de Braşov comme centre commercial dès le moyen-âge. On y trouve aussi le plus grand orgue d’Europe centrale, qui compte pas moins de 3.966 tuyaux. L’église est qualifiée de noire car elle a entièrement brûlé le 21 avril 1689, comme toute la ville d’ailleurs.

Je m’attaque ensuite à la grimpette vers deux tours de surveillance de la ville, la blanche et la noire, accessibles par des chemins escarpés mais ombragés, ce qui est agréable car le soleil tape de nouveau. Les tours ne présentent qu’un intérêt relatif, mais la vue sur la ville mérite le déplacement.

Vers 16h, c’est l’heure du goûter, qui prendra aujourd’hui la forme d’une pizza/bière sur la place du Conseil. Et l’après-midi se termine ainsi, tranquillement, comme une journée de repos avant de repartir à l’assaut des Carpates et des forteresses saxonnes.

8 heures du matin, les rues de Braşov m’appartiennent !
Aussi étroite que colorée, la rue de la ficelle servait d’échappatoire en cas d’incendie dans le quartier.
La place du Conseil est le centre névralgique de la ville.
Dans la journée, la fontaine sera prise d’assaut.
L’église noire domine la vieille ville.
Dans l’église, les confréries rivalisaient de talents pour décorer les stalles réservées à leurs adhérents.
De loin, la forteresse a fière allure.
Plutôt kitsch ces lettres géantes, façon Hollywood !
La porte sainte Catherine fut longtemps la seule entrée d’une ville très bien fortifiée.

Lundi 17 août

Brasov/Zarnesti, 54 Km

J’ai vraiment aimé cette ville de Braşov qui méritait bien cette journée complète. D’autant que le séjour à l’auberge de jeunesse a été parfait. C’est très propre, les équipements et les services sont au top et la responsable très serviable. Elle m’a même préparé mon café du matin ! A 6h30, c’est sympa. Avant de quitter la ville, je repasse par la place du Conseil, histoire de faire quelques photos souvenirs avec Colibri. Et je m’élance en direction de Rasnov. Deux routes y mènent, la principale contourne le massif montagneux, l’autre s’y enfonce. Désireux de rouler au calme et me sentant en jambes, je choisis l’option grimpette. Cela me donne droit à une douzaine de kilomètres de montée pas trop ardue jusqu’à une station de sports d’hiver, puis à une jolie descente sur Rasnov. 

Sur le site de la forteresse que je viens visiter, il y a aussi un « Dino-Park », avec plein de grosses bêtes préhistoriques en carton-pâte. Autant dire que c’est la foire à neuneu. Le chemin qui accède au site à partir du parking est un peu escarpé, alors des petits trains tirés par des tracteurs emmènent les visiteurs jusqu’en haut. Autorisé par un vigile admiratif à monter à vélo, je me faufile donc entre les piétons et les tracteurs.

Cette hauteur au-dessus de Rasnov a été occupée depuis l’Antiquité. Au 13ème siècle, les habitants ont construit une fortification, qui a ensuite été reprise et agrandie par l’administration royale. Rendue au habitants, la forteresse est devenue une ville de 80 maisons, une chapelle, une école et une fontaine. Les travaux de restauration en cours empêchent hélas d’en visiter l’intérieur.

Dans le bourg du bas, j’ai le plaisir de trouver un commerçant rare dans le pays, un vendeur et dépanneur de vélos. Je m’empresse de le solliciter pour faire regonfler les pneus de Colibri qui ont perdu un peu de pression depuis le départ.

La deuxième étape du jour, le château de Bran, sera plus difficile à atteindre. Et pourtant la route est toute plate. Mais un vent violent venant du sud m’empêche d’avancer normalement. J’ai du mal à dépasser les 10 km/h et par moment des rafales me poussent sur le côté. Je préfère nettement les montées !

Je suis donc tout heureux d’arriver à Bran, même si c’est dans une cohue indescriptible car des travaux sont en cours au pied de ce monument qui est l’un des plus visités de Roumanie, environ 500.000 par an ! Ce succès est dû en partie à la sulfureuse réputation de ce château, qui serait celui de Dracula. Or il n’en n’est rien. D’abord Dracula est un personnage de fiction créé par un écrivain irlandais, Bram Stocker, en 1897. Certes l’auteur s’est inspiré des légendes de Transylvanie et d’un personnage historique, Vlad III l’Empaleur, un prince valache particulièrement sanguinaire. Celui-ci a effectivement été en charge de la sécurité de la frontière entre la Valachie et la Transylvanie. Or, Bran est situé juste sur cette frontière. Mais aucun écrit n’atteste de la présence de l’Empaleur à Bran. Bref, l’histoire du château de Dracula, c’est surtout du marketing. Et ça marche ! Il n’y a qu’à voir les dizaines de stands installés dans l’allée d’accès, qui vendent des objets à l’effigie du prince des ténèbres…

La bonne surprise, au-delà de tout cela, c’est que le château est plutôt ravissant. Forteresse médiévale construite pour contrôler le col de Bran, le château a échu à la famille Habsbourg en 1699, quand cette dynastie s’empare de la Transylvanie. En 1920, après la fin de l’empire austro-hongrois, et la chute de la dynastie, le château est offert à la famille royale de la nouvelle Roumanie unifiée. Il faut dire que la reine Marie a payé de sa personne pour obtenir cette unification, puisqu’elle est allée elle même à Paris négocier pied à pied avec les alliés. Au point qu’un journaliste français a écrit « il n’y a qu’un seul homme en Roumanie, c’est la reine ». Les Roumains lui en sont encore reconnaissants. Et c’est cette reine Marie, épouse du roi Ferdinand, qui apportera au château les modifications profondes qui lui donnent un air romantique. Autant la bâtisse paraît austère vue de l’extérieur (d’où, peut-être son association à Dracula), autant la cour intérieure et les espaces de vie sont élégants et agréables. Chassé par le régime communiste, le couple royal se retire de la vie publique et le château devient un musée. En 2006 enfin, le château est restitué aux Habsbourg, en l’occurrence, à Dominic de Habsbourg, designer et sculpteur américain vivant à Venise.

La visite rend donc surtout hommage à la reine Marie qui en a fait un lieu de vie agréable, même si quelques salles sont consacrées à Dracula et aux légendes qui ont inspiré son créateur. Cela semble d’ailleurs déranger bon nombre de visiteurs qui ne recherchent que le sensationnel et délaissent les aspects les plus intéressants de la visite. Je flâne aussi un peu dans les jardins que la reine a fait aménager.

Il est à peine 15h quand je remonte en selle et je décide de finalement ne pas dormir ici, au « Camp Dracula », mais de me rapprocher de Zarnesti où j’ai prévu une visite demain. Cela me donne l’occasion de constater que je vais beaucoup plus vite avec le vent dans le dos, puisque je rebrousse chemin en partie.

Arrivé à Zarnesti, je fais des provisions pour ce soir et demain, et je me mets en quête d’un hébergement. Ce n’est pas aussi simple que j’espérais. Mais il y a une pension tout près du refuge des ours où je dois me rendre. Je toque à la porte au-dessus de laquelle est écrit « Welcome » en gros. Une femme entrouvre à peine la porte pour m’annoncer qu’elle n’a pas de chambre disponible. Comme je lui demande si je peux planter ma tente sur son terrain, elle me fait un signe avec le pouce et l’index me faisant comprendre que ce sera payant. Ce que je trouve normal, mais exprimé de façon peu conviviale. Je choisis un emplacement, mais j’attends pour monter la tente d’être certain d’être le bienvenu, et aussi d’avoir vraiment envie de dormir ici. Une heure plus tard, alors que je déballe ma tente, un homme (son mari ?) s’approche. Je demande confirmation de l’autorisation de camper ici. « No problem » !

« Français ?» oui; « Bière ? » oui. Nicolai a travaillé en France et se fait un plaisir de converser avec moi. Mieux même, il m’invite à dîner dans son restaurant, en mémoire de son père décédé il y a deux mois et des bons souvenirs de Français qui l’ont aidé. Bon, si c’est en mémoire de son père, j’accepte. Mais je vais faire quoi de toute la bouffe achetée cet après-midi, moi ??

Un petit tour de place avec Colibri pour une photo souvenir.
Après quelques kilomètres d’ascension, j’ai sur Braşov une vue un peu moins flatteuse…
La forteresse de Rasnov a été une ville entière.
En cours de rénovation, l’intérieur est prometteur.
Un genre de commerce plutôt rare ici.
Colibri avait besoin d’un petit coup de pompe.
Le château de Bran est construit directement sur le rocher. Le côté nord est quelque peu austère.
La cour intérieure ne manque pas de charme.
Vue de la chambre de la reine.
Il est bien là quand même !

Mardi 18 août 

Zarnesti /Dragus, 80 Km

Ce matin, les ours m’attendent. Enfin plutôt, je m’attends à voir des ours. Le refuge « Libearty » a été créé au début des années 2000 par Christina Lapis, journaliste roumaine et par ailleurs épouse du consul de France en Roumanie. Émue par le sort des ours captifs, elle a obtenu 40 hectares de terrain pour rendre un peu de liberté et de dignité à ceux qu’elle parvient à récupérer. Elle tient ainsi la promesse faite à Maya, une femelle morte dans ses bras, suite aux auto mutilations que l’animal dépressif s’infligeait. Il faut dire qu’en Roumanie, les ours ont longtemps été utilisés comme attractions par les commerçants qui les maltraitaient. Et bien que désormais interdite, cette pratique existe encore dans ce pays qui abrite la plus forte population en Europe, entre 5.000 et 8.000 individus selon les estimations.

La visite est émouvante car la guide connaît chacun des ours qu’on voit sur le parcours et nous raconte son histoire, la durée et les conditions de son incarcération, et comment il est arrivé ici pour vivre une paisible fin de vie. Les animaux sont gardés dans de vastes enclos et ne retourneront pas à la vie sauvage car ils ont perdu les instincts qui leur permettraient de survivre dans la nature. Terrible illustration : cet ours qui continue de faire des allers-retours sur 5 mètres, la dimension de sa cage au zoo, tel un prisonnier qui ne sait pas que les portes de sa cellule sont ouvertes. Une des femelles s’appelle Brigitte, comme notre Bardot nationale, qui parraine le refuge, comme Jacques Perrin et Alain Delon.

Voilà, à défaut de croiser des ours dans la nature (mais je n’ai pas dit mon dernier mot), j’en aurai vus ici.

Après 1h30 de visite environ, je casse une croûte sur le parking avant de m’élancer vers l’Est, en direction de Fagaras. Le début de la route 73 est un « billard européen », un macadam impeccable refait grâce aux fonds de l’UE. Et puis cela se dégrade et j’ai peur que les chaos ne fassent une omelette avec les œufs que j’ai achetés hier soir et pas mangés pour cause d’invitation. Mais globalement, c’est une route agréable, avec deux parties distinctes. D’abord une belle balade au fond d’une vallée étroite, puis une route de campagne comme on en fait chez nous. Avec dans les deux cas l’avantage d’être peu fréquentée.

Après trois semaines sur les routes roumaines, je me suis fait une opinion sur la façon de conduire des autochtones. Premier constat, ils roulent vite, très vite. La limitation à 90 n’est que rarement respectée et parfois totalement explosée. Conséquence, les dépassements se font coûte que coûte. Ces comportements sont sans doute amplifiés au mois d’août, alors que tous les expatriés rentrent au pays pour les vacances et veulent exhiber la puissance des grosses voitures achetées grâce à leurs salaires « européens ». Ils sont aussi encouragés par l’absence totale de contrôle. A ce jour, je n’ai encore vu aucun radar, pas plus que des forces de police sur le bord de la route. L’impunité est une forme d’encouragement.

En revanche, les automobilistes roumains sont courtois. Sur la route, beaucoup choisissent de rester derrière moi quand ils ne peuvent pas dépasser dans de bonnes conditions. En règle générale, ils font un large crochet pour me dépasser. Ils respectent scrupuleusement les stops, les feux rouges et les priorités. En ville, ils sont très attentifs aux piétons qui traversent, et s’arrêtent même quand on ne s’y attend pas. En résumé, je dirais qu’ils roulent comme des malades mais qu’ils sont courtois et respectueux.

Vers 16h, j’arrive à Dragus, où j’ai repéré un camping. Comme je ne le trouve pas, j’appelle le propriétaire qui me dit que son établissement est fermé ! Me voilà donc à la recherche d’une pension dans le village, mais les deux sont complètes. Un des propriétaires m’indique que le camping fermé existe toujours et qu’on peut y dormir. Je m’y rends sur ses indications, et je trouve en effet un endroit sympa, avec des tables, un barbecue et des douches qui fonctionnent. Ce dernier point me convainc de m’installer là. Je me jette d’ailleurs immédiatement sous la douche qui possède deux robinets mais pas de mélangeur. J’ai donc le choix entre de l’eau à 80 degrés environ, fournie par un chauffe-eau solaire, ou l’eau froide. Dans ma grande sagesse, je choisis l’eau froide, ce qui n’est pas un problème vu la température caniculaire de cette journée. Par précaution, je retourne au village acheter de l’eau minérale car j’ignore la provenance de celle qui coule aux robinets. Je reviens ensuite m’installer, seul sur ce terrain de camping officieux. Des gamins viennent y jouer quelque temps, puis tout retombe dans le silence. J’espère seulement que les spots qui entourent le terrain ne fonctionnent pas, pour que je puisse admirer la voûte céleste.
Le dîner me réserve une petite surprise. Je suis très fier de la cuisson parfaite de mes œufs brouillés et je sors pour les accompagner le pain que je viens d’acheter à la boulangerie. Mauvaise blague, c’est quasiment de la brioche ! Le sucré ne s’accorde que moyennement avec les œufs, pas plus qu’avec le fromage qui suivra. A ma décharge, j’ai dû choisir mon pain sans rentrer dans la boutique pour cause de COVID…
Vers 20h, et alors que je n’ai pas encore monté ma tente, un bel orage se déclenche, accompagné d’une pluie abondante. Et comme l’averse s’éternise, je renonce à la tente et je me réfugie sous un des abris en bois. Ce sera donc bivouac improvisé sur le béton. Qu’importe, avec un bon matelas, toutes les surfaces sont utilisables ! Quant à la voûte céleste, je repasserai parce que 1) le ciel est nuageux, 2) j’ai un toit au dessus de moi, 3) les fichus projecteurs fonctionnent !

L’accès au refuge des ours se fait par un chemin avec une jolie vue.
Un des spécimens du refuge.
Celui là prend son bain.
En voilà deux qui s’entendent bien.
Ici, gare aux charrettes !
Cette petite route au creux de la vallée est bien agréable.
Pour le dessert, c’est en libre-service.
Le brûlis déborde un peu sur la route, mais personne ne semble s’inquiéter.

Mercredi 19 août 

Dragus/Lac Baléa 55 Km

Au matin, le temps est calme mais nuageux. La météo annonce deux jours de pluie, avant une amélioration vendredi et le retour du beau temps samedi. Mon petit déjeuner est agrémenté par le spectacle d’un troupeau de vaches qui investit « mon » camping. Trois personnes ne sont pas de trop pour les ramener dans le droit chemin. Il y aussi deux types qui passent prendre de l’eau à « mes » robinets. C’est bon signe pour la qualité.

Aujourd’hui, le parcours doit me conduire au cœur des Carpates, sur la fameuse Nationale 7C, qui est la plus haute route bitumée de Roumanie, avec un point culminant à 2.080 mètres. De ce fait, elle n’est ouverte à la circulation que de juin à septembre. Comme elle traverse le massif du Fagaras, elle est nommée Transfagarasan. Elle a été construite au prix de nombreuses vies humaines dans les années 70 par Ceaucescu pour des raisons stratégiques.

Je sais que la journée sera difficile, aussi je savoure la trentaine de kilomètres de plat qui m’amène à Cartisoara. Après, ça monte, ça monte et ça monte ! Je pensais trouver une alternance de montées et descentes, mais la pente ne s’inverse jamais. De plus, je rentre assez vite dans les nuages, ce qui m’oblige à m’équiper sérieusement : gilet jaune, lumières allumées, auxquelles j’ajoute une lampe clignotante sous ma selle. Par moment, les conditions de visibilité sont vraiment très limites. Et pour couronner le tout, la pluie s’en mêle. Me voilà donc harnaché avec ma cape de pluie, ce qui n’est pas idéal pour pédaler. En outre, je suis plutôt vexé d’emprunter une des plus belles routes d’Europe sans voir la paysage !

Et la pente ne mollit pas, contrairement à moi. Certes, le pourcentage n’est pas excessif, entre 4 et 7% selon les passages, mais dans la durée, ça fait quand même mal aux jambes. Je commence à me demander sérieusement si je n’ai pas présumé de mes forces. J’essaye de ne pas penser à tous les kilomètres qui sont devant moi, mais plutôt à les prendre un par un. Chaque borne franchie est une petite victoire.

Lors d’un arrêt boisson, je consulte la carte. L’objectif que je m’étais fixé n’est pas raisonnable : il m’impose 35 kilomètres de montée ; je réduis mon plan d’une dizaine de kilomètres et je m’arrêterai au lac Balea, qui dispose de quelques équipements touristiques.

Cette perspective plus accessible me redonne du tonus. Des fois, je fais même des pointes à 7 Km/h ! A cinq kilomètres du lac, je vois mon point d’arrivée et j’ai l’impression que c’est un véritable mur qui se présente devant moi. Je pense vraiment terminer à pied. Trempé de sueur et de pluie, je crains d’attraper froid car la température refroidit vraiment à l’approche des 2.000 mètres. Je choisis donc de me changer complètement. Et me voilà torse nu sur le bord de la route à me bouchonner comme un cheval ! Cela me fait du bien d’être à nouveau au sec.

Calmement, en en gardant toujours un peu sous la pédale, je franchis lacet après lacet, le dérailleur bloqué sur mon plus petit développement. Quelques arrêts photo m’aident aussi à récupérer. Le spectacle des nuages qui montent de la vallée, du téléphérique qui dessert le lac, et surtout de l’enfilade de lacets de la route méritent bien quelques images. D’ailleurs beaucoup d’automobilistes s’arrêtent aussi. Mais j’ai l’avantage de pouvoir m’arrêter à des endroits où les voitures n’ont pas leur place. Et finalement je parviens à me hisser jusqu’au lac, sous la pluie qui a repris de plus belle, m’obligeant à enfiler de nouveau la cape. Au final, ce sont 25 kilomètres d’ascension pour 1.500 mètres de dénivelé, soit 6% de moyenne.

Le premier hôtel qui se présente est le bon et tant pis si le rapport qualité /prix n’est pas à la hauteur. Je suis au chaud et au sec, c’est tout ce qui compte. Et Colibri dispose aussi d’un local abrité !

Une fois douché, j’attends une accalmie pour faire quelques achats dans les échoppes touristiques qui bordent la route. Ensuite, je ne bouge plus de ma chambre. Demain sera un autre jour !

J’ai pas l’air comme ça, mais j’ai très bien dormi.
Les vaches ont envahi mon camping !
Ce qui m’attend n’est guère engageant !
Dans le brouillard.
Quand les nuages se déchirent, j’ai droit à un peu de paysage.
Trois motards bulgares hilares, et moi.
La poarta Genistilor, un monument à la gloire des constructeurs de la Transfagarasan.
A 5 kilomètres du but, j’ai l’impression d’être face à un mur.
Vu d’en haut, c’est plus beau !
J’y suis presque, alors je savoure.

Jeudi 20 août

Lac Balea /Cuerta de Arges, 92 Km

Hier soir, j’ai eu le temps de potasser les cartes et j’ai fait une découverte : je suis au sommet ! Les quelque 200 mètres de dénivelé que je voyais sur les courbes de niveau et que je pensais avoir à gravir encore sont en fait traversés par un tunnel. J’en ai donc terminé avec cette ascension de la Transfagarasan, et je n’en suis pas fâché. Non pas tant pour l’effort que cela représente, mais à cause des conditions météo dans lesquelles je vais reprendre la route. Ce matin, le lac Balea est totalement dans les nuages et il pleut abondamment. Cela ne donne pas vraiment envie de se remettre en selle, mais il va bien falloir. J’attends jusque vers 11h pour repartir, en espérant que le temps soit meilleur dans l’autre vallée. Quand je démarre, l’expression « se jeter à l’eau » prend tout son sens. Il tombe une pluie fine et serrée qui ne laisse au cycliste aucune chance de rester sec. Mais je dois d’abord faire face à une expérience nouvelle, la traversée d’un tunnel. Certes il n’y pleut pas, mais je ne me sens pas vraiment en sécurité malgré le gilet jaune et l’allumage de toutes les lumières dont je dispose. Mis à part une petite zone éclairée, il y fait nuit noire et je n’y vois qu’à quelques mètres devant. Et surtout, le bruit des véhicules est effrayant; j’ai l’impression qu’il vient de partout, devant, derrière, au-dessus, bref tout autour et c’est déstabilisant.

A la sortie, le déluge reprend, la route est détrempée. Au début, je lève les jambes au passage dans les flaques, mais j’abandonne rapidement cette pratique, perdant tout espoir de garder les pieds secs. Je me fixe comme objectif de garder sec le haut du corps. La descente est aussi rude que la montée hier et je suis « debout sur les freins ». Du coup, j’ai les mains tétanisées et les doigts gelés. Pour compléter le tableau, j’ai les yeux qui me brûlent, ce qui m’oblige à m’arrêter à plusieurs reprises. Je ne sais pas d’où ça vient.

Passée une grosse demi-heure à ce régime, les choses s’améliorent peu à peu; il fait de moins en moins froid, la pluie se calme et la pente s’adoucit. Et finalement je suis content de donner mes premiers coups de pédales après plus de 20 kilomètres de descente. Quelques cascades et des points de vue spectaculaires viennent aussi égayer le parcours. Au bout d’une heure, je peux même enlever la cape de pluie. Je ne la remettrai pas de la journée. Pari réussi puisque le haut du corps est resté sec, contrairement à mes deux pieds transformés en éponges. A l’occasion d’une arrêt ravitaillement, j’enlève les socquettes et les mets à sécher sur mes deux sacoches avant. C’est d’une élégance relative mais d’une efficacité garantie.

La suite du parcours est assez facile, majoritairement en descente et agrémenté de quelques bosses, notamment autour du lac Vidraru dont la route suit longuement le contour sinueux. Au barrage, je m’arrête pour monter à un promontoire qui offre une vue spectaculaire sur le lac et, au loin, les monts Fagaras, toujours sous les nuages.

Quelques kilomètres plus loin, je fais enfin la rencontre que j’attendais : un ours est là, sur le bord de la route, admiré et photographié par quelques automobilistes. L’animal est débonnaire et semble être habitué à ce genre de sortie en public. J’engueule copieusement un automobiliste qui le nourrit, lui balançant successivement une peau de banane, du pain et pour finir un sachet plastique. Je reste un bon moment à le regarder, à distance d’une dizaine de mètres, le pied sur la pédale, prêt à démarrer au cas où il lui vienne l’idée de s’intéresser à moi de trop près…

Après un arrêt pizza vers 16h, j’arrive tranquillement à Cuerta de Arges, en passant au pied du mont Moldoveanu, qui, avec ses 2.544 mètres, est le plus haut sommet de Roumanie.

En arrivant, je visite le monastère de Cuerta, qui est très réputé en Roumanie pour trois raisons. D’abord, l’histoire de son architecte qui a emmuré sa femme vivante pour conjurer le mauvais sort qui s’acharnait sur ses projets antérieurs. Enfermé par le commanditaire du monastère à l’issue du chantier, il a voulu s’évader en sautant d’un toit. A l’endroit où il s’est écrasé a jailli une source, à laquelle j’ai d’ailleurs rempli mon bidon. Ensuite, c’est un édifice construit dans le style byzantin et richement décoré à l’intérieur. Enfin, c’est la nécropole des rois de Roumanie. Y reposent entre autres, le roi Michel 1er, déchu par le régime communiste, le roi Ferdinand et son épouse Marie, celle-là même qui a négocié la création de la Roumanie actuelle en 1918 et rénové le château de Bran.

Ceci fait, et après avoir discuté avec un moine cycliste qui admirait Colibri, j’ai rejoint la pension Christiana, que j’ai préférée au camping situé 20 kilomètres plus loin. Dans la soirée j’appelle Miti, mon contact à Garla Mare pour fixer un rendez-vous avec lui. Ses contraintes et les miennes vont m’amener à modifier le programme de ma dernière semaine. Plus de détails demain.

Le lac Balea vu de la terrasse de l’hôtel…
La traversée de ce tunnel de 1.200 mètres de long n’a pas été la meilleure expérience de mon voyage
Le lac Vidraru, avec les monts Fagaras en arrière-plan.
Le barrage alimente une centrale hydroélectrique.
Apparition sur le bord de la route.
Il reste sur ses gardes, prêt à disparaître dans la forêt.
En août, Fabian vend des fruits et légumes sur le bord de la route. Le reste de l’année, il travaille au Luxembourg.
Le monastère de Cuerta, c’est Byzance !
Ses curieuses tourelles torsadées semblent pencher.
A l’intérieur, le doré domine.

Vendredi 21 aout

Cuerta de Arges/Craiova, 163 Km

Vendredi 21 août

Cuerta/Craiova, 163 Km

Donc, mon contact à Garla Mare, Mitri Balasoiu, part en vacances samedi matin et ne pourra donc pas m’accueillir dimanche. C’est une grosse déception. Mais il a très envie de me rencontrer quand même. Aussi me propose-t-il de s’arrêter sur son trajet et qu’on se rencontre. Il monte vers le Nord, je plonge vers le sud, on doit pouvoir se croiser. On convient de se retrouver à Craiova, samedi midi. Pour moi, c’est 160 kilomètres, soit une journée et demie de route.

En partant ce matin, je prévois d’aller au moins jusqu’à Slatina, soit 110 kilomètres. Pour y parvenir, je ne vais pas finasser, je fais confiance à Google Maps et je prends l’itinéraire le plus court, par Pitesti. Mais pour démarrer, je choisis une petite blanche qui est parallèle à la nationale. Au prix de quelques kilomètres supplémentaires, je m’offre ainsi une bonne heure et demie de tranquillité car cette route est déserte. Elle n’a qu’un seul inconvénient, elle est envahie par des hordes de chiens errants ou plutôt divaguants, car je pense qu’ils ont des maîtres et des maisons. La majorité me regarde passer sans broncher, mais certains sont plus hargneux, et je me fais agresser une bonne dizaine de fois, soit plus que durant tout le reste de mon voyage !

A trois reprises, je choisis de m’arrêter carrément pour les calmer, puis je redémarre doucement. Mais la plupart du temps, je passe en force, j’accélère jusqu’à ce qu’ils lâchent prise. J’apprends ainsi qu’un berger allemand peut courir à 34 Km/h, mais pas très longtemps. Le plus agressif, un petit roquet poilu, va me courser sur plus de 300 mètres. Ça paraît long ! Un jour, il faudra que je demande à ma nièce Gaëlle pourquoi tant de haine canine envers les paisibles cyclistes…

Juste avant de rejoindre la nationale, je profite du calme d’un petit « magazin mixt » pour prendre mon petit-déjeuner. Et puis, j’enquille la grande route, avec son flot de circulation, ses bas côtés qui fluctuent, ses trous et ses bosses, même si la qualité du revêtement est globalement bonne. C’est généralement plat, mais il y a des côtes régulières pour franchir des sortes de bourrelets de terrain.

Je traverse Pitesti, qui me parait sans âme et je mets le cap sur Slatina. Cette partie est d’une tristesse à mourir. Toute droite, bordée de maïs et de tournesols, elle ne présente aucun intérêt, pas même quelques villages ici ou là. C’est juste un ruban de bitume au milieu de rien du tout. J’arrive à Slatina vers 15h. Objectif atteint donc, mais je me dis que tout kilomètre fait aujourd’hui ne sera pas à faire demain. D’autant que je me sens en pleine forme après ces 110 bornes. L’idée d’aller jusqu’à Craiova m’effleure l’esprit, mais les 160 kilomètres me semblent inaccessibles. 

La chaleur est étouffante et je cours après l’eau, avec plusieurs désillusions qui méritent d’être contées. Cela commence par une épicerie fermée. Classique. Cela continue avec un marchand de cycles qui n’a pas l’eau courante, puis un robinet de chantier prometteur mais qui crachouille trois gouttes puis reste sec. Et enfin, le puits ! Sous le regard d’un cheval qui a sans doute soif aussi, je fais consciencieusement descendre le seau, puis le remonte après l’avoir entendu toucher l’eau. Hélas, il est tellement percé qu’il est déjà vide quand il arrive sur la margelle. Je retente ma chance en le remontant le plus vite possible, mais il arrive aussi sec que la première fois. Le cheval est dépité, et moi encore plus. C’est finalement une dame en train d’arroser son jardin qui va me sauver la vie en remplissant mes deux bidons d’une eau bien fraîche, mais que je boirai chaude tant le soleil tape.

Cette région peu touristique n’offre pas de structures d’hébergement ; je ne vois aucune offre d’hôtels ni de pensions sur le bord de la route. Quant aux campings, n’y pensons même pas. Et voilà comment, de fil en aiguille, je me résous, non sans un certain plaisir du défi relevé, à rallier Craiova, pulvérisant ainsi mon record de distance sur une journée, qui devait être de 130 kilomètres en Allemagne en 2016, le jour où j’ai dormi dans une piscine. Mon stage en altitude dans les monts Fagaras m’a été profitable. 

Faute de camping, je m’installe dans un

« hostel », sorte d’auberge de jeunesse. J’y rencontre un autre Français qui visite la Roumanie, et à qui j’apprends que la Bucovine existe !

Après un dîner copieux, je fais un petit tour dans le centre-ville, histoire de me dérouiller les jambes. J’appelle Miti pour l’informer que je suis à Craiova et qu’on peut se voir à l’heure de son choix. Et là, il m’annonce qu’il a décidé de retarder son départ en vacances de 24 heures, et qu’il m’attend à Garla Mare demain soir ! Heureusement que j’ai forcé l’allure aujourd’hui, ainsi je n’ai plus que 100 kilomètres à faire demain.  Je vais essayer de partir tôt pour arriver de bonne heure.

Avant de quitter Cuerta, je jette un coup d’œil à l’église saint Nicolas, édifiée au 14ème siècle.
Une petite route paisible, je vous dis.
Sales bêtes !
Dans les campagnes, ces vieilles boites à lettres ont du charme.
Faux pas interdit.
Triste route.
Rare moment de fraîcheur et de poésie, la traversée de la rivière Olt.
Que font ces avions abandonnés au bord de la route ? Mystère.
Mémorable !

Voici le programme de cette dernière semaine. Parti de Cuerta ce matin, je suis donc à Craiova. Demain soir, j’ai rendez-vous à Garla Mare, tout près du Danube et de la frontière serbe, avec Miti Balasoiu, un participant actif aux échanges entre Sablé et Garla Mare dans les années 90. J’irai aussi à Patulele, l’autre village aidé par Sablé. Et enfin, je remonterai à Arad pour prendre le bus du retour, en passant par Drobeta Turnu Séverin et Timisoara, de sinistre mémoire.

Le parcours de ma dernière semaine.

Samedi 22 août

Craiova/Garla Mare, 100 Km

Huit heures de sommeil ont effacé les fatigues d’hier. Je petit-déjeune dehors en face de deux ouvriers qui font des comptes, sans doute les notes de frais de la semaine. Ils m’amusent car il y a le chef qui fait les comptes et qui parle beaucoup, et l’ouvrier qui approuve tout ce que dit son chef, en plaçant un « da » de temps à autre. Du fait du rendez-vous reporté, j’ai moins de temps que prévu pour visiter Craiova, dont le centre-ville semble intéressant. Je me contente de passer voir la cathédrale et la casa Baniei, aperçue hier soir.

Parmi les trois routes possibles pour rejoindre Garla Mare, je choisis la plus courte, qui s’avère être aussi la plus calme. De fait, il y a relativement peu de circulation sur cette route 552, mais elle est dans un état pitoyable. Sur les 73 kilomètres, pas un seul hectomètre sans trou ni bosse. J’ai rarement vu ça. Visiblement des travaux sont en cours et en prévision, mais pour le moment c’est un tape-cul sans fin. Au passage près d’un des nombreux chantiers, un ouvrier me salue avec exubérance ; du coup, tous ses collègues relèvent la tête. Et parmi eux, surprise, mes deux compagnons de table de ce matin ! Sur le plan du profil, elle monte et descend gentiment et sur la fin, c’est une ligne droite sans fin. Mais bon, c’est le prix de la tranquillité.

Arrivé à Cetate, je fais une pause déjeuner, puis je m’élance pour quelques kilomètres sur une nationale. Et là je tombe sur un curieux spectacle, des centaines de camions arrêtés sur la route, des Bulgares et des Polonais en majorité, mais aussi des Turcs, des Lettons et des Roumains. J’interroge deux chauffeurs sur les raisons de cet arrêt massif. Il semble qu’il y ait un problème à la frontière bulgare et la police leur a demandé d’attendre ici 3 ou 4 heures ! Quand je quitte la nationale, mon compteur indique déjà 3,5 kilomètres de camions non stop, et la file s’étire encore au loin. Impressionnant.

Je suis maintenant à deux pas du Danube que j’aperçois devant moi. Girla Mare affiche d’ailleurs fièrement son statut de ville frontière sur son panneau d’entrée. On est à quelques encablures de la Bulgarie et pas bien loin de la Serbie.

Ne sachant pas où réside Miti, je décide de traverser tout le village et de l’appeler ensuite ou de demander. Mais je n’aurai pas besoin de chercher, une Clio me klaxonne et le conducteur me fait des signes. C’est Miti. Le hasard veut qu’on se soit croisés juste devant chez lui.

L’accueil est chaleureux, une bière pour commencer, puis la soupe au poulet, et la salade de légumes, puis le mouton grillé, avant le fromage et le gâteau au chocolat. J’ai davantage mangé en une heure que certains jours entiers ! Je fais connaissance avec son épouse et sa jeune sœur, qui vit à Bucarest mais passe ses vacances dans le village familial. Il faut dire que la famille c’est important chez les Balasoiu. Trois générations vivent sous le même toit et une autre maison est en cours de restauration pour accueillir les parents de son épouse.

Après une douche, c’est d’ailleurs là qu’on se rend avec Miti qui veut absolument me montrer le chantier en cours. Comme il a bu quelques bières, il ne peut pas conduire. Alors, je lui suggère le vélo. Il faut juste donner un petit coup de chiffon car il ne sert pas souvent. Et nous voilà partis tous les deux vers Cozia, à 6 kilomètres de là. Le chantier de rénovation / agrandissement est en bonne voie, et, avec son immense jardin potager et fruitier, la maison ferait une belle résidence secondaire dans un environnement totalement apaisé, à deux pas du Danube.

En route, Miti, ancien maire de cette ville de 3.000 habitants, salue tout le monde. Beaucoup sont surpris de le voir à bicyclette. Le pope, qui vient juste de célébrer un mariage, nous fait visiter son église. Comme il était déjà en poste dans les années 90, je l’interroge sur ses souvenirs, mais les convois saboliens ne lui rappellent rien. En revanche, il s’exprime sur sa pratique religieuse durant l’époque de Ceaucescu. « On pouvait officier, mais il fallait rester discrets, ne pas se faire remarquer ».

Bien qu’ils partent en vacances tôt demain matin, Miti et son épouse m’invitent à rester dormir chez eux. Et histoire d’alourdir un peu les sacoches, ils m’offrent une bouteille de vin roumain. Ce soir, au dîner, on va regarder les photos que Danièle Ploncard a faites lors des voyages humanitaires en 1990 et 1991. De quoi remuer les vieux souvenirs…

Avec son alternance de briques et de pierre blanche, la cathédrale de Craiova a une certaine allure.
Ce pont métallique a besoin, au minimum, d’un coup de peinture !
Cette petite tranchée s’allonge sur plusieurs dizaines de kilomètres.
Pendant les travaux, le tape-cul continue !
La route me réserve quand même quelques jolies perspectives.
C’est samedi, on lave les tapis.
Et au milieu trotte une carriole.
La commune affiche son identité roumaine et européenne.
Miti aura fait du vélo au moins une fois cette année.
Le pope m’a accueilli avec quelques mots de français.

Dimanche 23 août

Garla Mare/Drobeta-Turnu Severin, 82 Km

Miti et son épouse Adriana ont été des hôtes formidables. Leur accueil et leur gentillesse à mon égard m’ont ému. On a encore beaucoup discuté lors du dîner. Ils pensent que leur pays a accompli des progrès énorme depuis « la Révolution », comme ils nomment toujours les événements de 1989. Ils estiment que la pauvreté a été éradiquée, que les infrastructures se sont considérablement améliorées. Parmi les points noirs qu’ils identifient : la vétusté des chemins de fer, la corruption, la difficile intégration des minorités ethniques et surtout la fuite des travailleurs qualifiés qui vont vendre leurs compétences en Europe de l’Ouest. Du coup, le pays manque de main d’œuvre qualifiée.

Sur le plan local, Miti est très fier de ses réalisations, nouvelle mairie, construction de deux écoles, etc. Et il est très sévère envers son successeur qui n’a entrepris aucun chantier. Du coup, la population est en baisse et il a fallu fermer l’école maternelle. Car en plus, les Roumains font peu d’enfants, un ou deux maximum.

On regarde aussi les photos de 1990, sur lesquelles Miti et Adriana reconnaissent plusieurs de leurs professeurs et identifient beaucoup de gens décédés depuis. Mais je ne sens pas de leur part une forte envie de s’attarder sur ces événements. Alors, je n’insiste pas.

Ce matin, mon petit-déjeuner est aussi copieux que le dîner : omelette, lardons, saucisson, tomates, concombre, fromage, confiture de fruits du jardin; et Adriana s’excuse de ne pas me proposer davantage du fait qu’ils partent en vacances ! En trois repas, j’aurai mangé autant qu’en une semaine habituelle ! Et eux deux boivent juste un café, se réservant le plaisir d’un petit-déjeuner lors d’une pause sur la route. Pour ne pas les retarder, je recharge Colibri et je les laisse boucler leurs valises. Je suis un peu ému, au point que j’oublie de faire une photo d’eux deux. Quel ballot ! En revanche, je fais quelques images de la ville pour montrer à ceux qui sont venus il y a trente ans combien elle a changé. Merci à Danièle Ploncard et Jean-Michel Pécusseau pour ce précieux contact.

L’étape suivante est Patulele, l’autre ville aidée par Sablé après la Révolution, et distante d’une quinzaine de kilomètres. La route est d’une qualité surprenante par rapport au faible trafic qu’elle supporte, et comparée aux descriptions qui m’en avaient été faites. Dans les rues de Patulele, j’aborde quelques personnes et leur montre les photos en leur demandant si cela évoque quelque chose pour elles. Sur le coup, les gens se demandent ce que leur veut cet hurluberlu cycliste avec son gilet jaune. Après trois réponses négatives, je tombe sur Dan, un quadragénaire qui se souvient parfaitement des arrivages de colis venus de France. Il était gamin à l’époque et cette abondance de biens l’impressionnait. Plus loin, je m’arrête dans un café et j’entame une conversation avec quelques consommateurs attablés. Sur les photos, ils reconnaissent quelques visages, mais ils n’ont pas de souvenirs des événements. On passe un bon moment de rigolade.

Une trentaine de kilomètres plus loin, je tiens la promesse faite à Bernard Larvol, dont l’épouse, décédée à 48 ans, repose dans sa ville natale, Vinju Mare. Je dépose quelques fleurs et me recueille sur sa tombe. Georgeta était médecin à Patulele. Lors d’un convoi, elle a rencontré Bernard et a choisi de le rejoindre en France. Elle y a passé de nouveaux examens pour pouvoir exercer en France, ce qu’elle a fait, notamment aux urgences des centres hospitaliers du Mans et d’Angers. Paix à son âme.

Je file ensuite jusqu’à Drobeta Turnu Séverin en suivant la nationale quittée hier. Il fait très chaud et je m’arrête souvent pour prendre de l’eau de source. Je déjeune dans un jardin public et je fais un tour du centre-ville, pas désagréable du tout. Les ruines de la forteresse du 14ème siècle laissent deviner la puissance de ce site qui domine une courbe du Danube. Comme je m’attarde plus que prévu dans cette ville, il est trop tard pour rejoindre Orşova, où j’avais envisagé de passer la nuit. Je ne me vois pas faire encore 35 kilomètres avec cette chaleur étouffante. Je trouve donc une pension à la sortie de Drobeta, prêt à poursuivre mon chemin le long du Danube demain matin.

La belle mairie de Girla Mare.
En ce dimanche matin, il y a de l’activité dans les petits commerces.
Ces Roms ont voulu une photo avec moi.
Entre Girla Mare et Patulele, grand moment de solitude.
Un joyeux moment avec mes copains de terrasse !
C’est quand même ici que j’ai vu le plus de charrettes.
La ville est plutôt bien arrangée.
Patulele me souhaite bonne route !
Quelques roses pour Georgeta.
A Drobeta, la fontaine dynamique et le théâtre.
Au pied de la forteresse, le Danube et une source très fréquentée.

Lundi 24 août

Drobeta/Orşova, 78 Km

Les rives du Danube ne sont pas toujours très glamour. Ainsi, le coin où est implanté l’hôtel est une vaste zone d’activité tournée vers le fleuve. Il en sera de même jusqu’au fameux barrage des Portes de fer, énorme centrale hydroélectrique installée dans les années 70 à la fois par les Roumains et les Serbes (Yougoslaves à l’époque), puisque la frontière passe au milieu du fleuve. L’ouvrage est impressionnant, tout comme la multitude de transformateurs, poteaux et câbles qui transportent l’énergie produite. Je me fais repousser par un gendarme qui me trouve trop curieux. Le barrage supporte aussi une route qui est une des portes d’entrée en Serbie. Tout comme à la frontière avec l’Ukraine au nord, on est là aux confins de l’Union européenne. Cela explique sans doute la présence très visible de la police des frontières, tant sur l’eau que sur terre. Toute la journée je rencontrerai des patrouilles.

J’atteins sans difficultés la petite ville d’Orsova qui a une histoire peu banale. Lors de la construction du barrage, elle a été engloutie sous les eaux. Les autorités ont donc reconstruit une nouvelle ville à plusieurs kilomètres de là. Curieusement, tout le « front de fleuve » est occupé par des immeubles de type HLM, sans doute occupés par des gens modestes, qui bénéficient ainsi d’une vue plutôt enviable. Sinon, Orşova est le point de départ de la multitude de petits bateaux qui promènent les touristes sur le Danube pour leur faire découvrir les sites remarquables des Portes de fer.

Sur plus de 130 kilomètres, le Danube a creusé un passage dans les derniers contreforts des Carpates. Par endroit, sa largeur n’excède pas 150 mètres. Et encore, l’effet spectaculaire de ces gorges a été diminué par la construction du barrage qui a fait monter le niveau de l’eau de plusieurs dizaines de mètres.

Au dessus d’Orsova, je fais un crochet sportif (1.500 mètres à 10% de moyenne) pour visiter le monastère sainte Anne. C’est un petit édifice construit dans les années trente par un journaliste, en hommage à ses camarades disparus dans les combats de la première guerre mondiale. Achevé en 1939, le monastère n’a été consacré qu’en 1990 pour cause de guerre mondiale puis de régime athée.

Remarquable pour sa situation au-dessus du Danube, il ne présente pas d’intérêt sur le plan architectural.

Après une petite erreur de parcours qui m’amène dans un cul de sac, je reprends la route qui longe le fleuve. Mais elle s’en écarte aussi parfois, grimpant dans l’arrière pays, histoire de me rappeler que la fin des Carpates, c’est encore les Carpates !

J’arrive ainsi au camping Mala, une rareté dans la région. Je m’installe, me douche et me restaure, avant de reprendre la route, allégé des quatre sacoches. Cela me permet d’effectuer une jolie balade sur la rive du Danube que la route suit fidèlement. Outre les défilés et les golfes que forme le fleuve, je vois les deux grandes curiosités du secteur, la table de Trajan sur la rive serbe et la tête sculptée de Decebal Dacia du côté roumain. La première fait référence à la victoire de cet empereur romain sur les troupes daces, entre 100 et 105 après J.C, grâce notamment à la construction du premier pont sur le Danube à Drobeta Turnu-Severin. Ladite table a dû être remontée de 50 mètres lors de la construction du barrage pour ne pas disparaître.

Quant à Decebal Dacia, dernier roi dace, s’il a été battu par Trajan, il a néanmoins remporté des victoires et représente l’image mythique du premier Roumain à se dresser contre l’envahisseur. Pour lui rendre hommage, un riche Roumain a fait graver en 1994 son portrait dans un rocher, à la façon des monts Rushmore aux Etats-Unis. La sculpture mesure plus de 55 mètres de haut, soit presque autant que la statue de la Liberté.

Je pousse encore plus loin pour découvrir d’autres sites, puis je rentre tranquillement au camping après quelques emplettes pour étoffer le menu de ce soir. Comme on pouvait s’y attendre, les arrivées de campeurs et caravaniers se succèdent dans l’unique camping de cette région très touristique. A minuit, certains s’installent encore, et au petit matin, il n’y a plus un mètre carré de libre !

ces énormes péniches transportent des centaines de conteneurs.
Le barrage construit en 1972 par les Roumains et les Yougoslaves.
Une forêt de pylônes pour transporter l’électricité produite.
Le monastère de sainte Anne jouit d’une situation privilégiée.
Ces sœurs là ont aussi la main verte.
Decebal Dacia reçoit beaucoup de visiteurs.
La partie la plus étroite du défilé.
Dubova est une petite ville très recherchée
Un petit côté bord de mer…

Mardi 25 août

Orşova / Racasdia, 138 Km

En consultant la carte hier soir, j’ai décidé de ne pas retourner à Orşova pour reprendre la nationale en direction de Timisoara, à cause du trafic. Une autre route longe longuement le Danube, puis remonte vers le nord. C’est sans doute plus long (faute de connexion, je ne peux pas vérifier), mais je vais échapper aux camions et surtout, je vais profiter du Danube. Pour démarrer, je refais donc avec plaisir le trajet effectué hier. En passant, je salue Decebal Dacia, bien seul à cette heure là car les touristes ne sont pas encore arrivés. Plusieurs grosses péniches remontent le fleuve, profitant aussi de la tranquillité. 

Au détour d’un virage, je croise un cyclo-voyageur. Incroyable ! C’est le premier depuis Bratislava. C’est Alain, un Alsacien qui fait l’Eurovélo 6, de la source du Danube en Allemagne à son embouchure sur la Mer Noire. On discute un bon moment. Il a connu quelques soucis à la frontière serbe, dont plusieurs postes sont fermés. Je suis impressionné par la légèreté de son vélo, 12 kilos, et de ses bagages qui tiennent dans deux sacoches avant. Mais le plus impressionnant, c’est qu’il voyage sans carte et avec un téléphone qui ne lui sert qu’à appeler sa femme chaque soir ! Pendant qu’on discute, une grosse péniche que j’ai photographiée un peu plus tôt nous dépasse. Elle et moi, on va naviguer de conserve toute la journée. Elle va un peu moins vite que moi, environ 12 Km/h, mais ne s’arrête pas pour manger ou faire pipi !

La météo annonce un temps mi-pluie mi-soleil, et, de fait, je vois au loin de gros nuages noirs s’amonceler. Le vent les pousse vers moi et je me retrouve très vite pris dans un gros orage et sous une pluie violente. Voyant que cela allait durer, j’enfile la cape de pluie et je poursuis ma route sous la flotte. Après une bonne demi-heure de ce régime, je fais une pause sous un abribus. Et là, je suis victime de deux blagues qui ne font rire ni l’une ni l’autre. Mais sans doute la pluie me fait-elle perdre mon sens de l’humour… Je découvre d’abord avoir reçu deux messages de mon opérateur téléphonique. Dans le premier, il me souhaite la bienvenue en Serbie ! Sur l’autre, il m’avertit que j’ai déjà consommé 40 € de données cellulaires. La frontière est si proche qu’à un moment mon téléphone s’est connecté à un relais serbe, c’est à dire hors UE, et bim ! Ensuite, je vois passer un beau coupé BMW occupé par une jeune couple. Le conducteur me regarde et freine, au risque de déraper sur la chaussée détrempée. Il fait marche arrière, revient à ma hauteur et baisse sa vitre. « Sympa », pensé-je « il vient me proposer son aide », même si je doute qu’il puisse transporter Colibri dans son coupé. Il s’adresse à moi en roumain, je lui réponds que je ne comprends pas, et là il me demande « Gas » ? Le mec cherche juste une station essence, et me demande ça à moi, pauvre cycliste étranger noyé sous le déluge. Non mais les gens …

La pluie se calme sans s’arrêter. De toute façon, je n’ai pas le choix, je suis mouillé et il faut bien que j’avance. Dès l’averse terminée, c’est le vent qui prend le relais; un vent fort comme on en rencontre dans les vallées, quand il s’engouffre dans des passages étroits. Parfois, au détour d’un virage, les bourrasques me clouent sur place. Je n’avance pas.

A Bersazca, je m’arrête déjeuner. Le soleil fait quelques timides apparitions, mais le vent lui, ne mollit pas. Sur les hauteurs, j’aperçois des éoliennes; sans doute pas un hasard… J’ai beau apprécier les paysages qu’il m’offre, j’ai hâte de m’écarter du Danube pour quitter ce couloir de vent.

La séparation se produit à Pojejena, après 100 kilomètres de route. Un panneau indique Timisoara à 158 kilomètres. Je me fixe pour objectif d’en faire encore une vingtaine pour faire deux étapes équilibrées. Mais je sais qu’il y a un bonne bosse à franchir. C’est un petit col de 5,5 kilomètres à 6% de moyenne. J’ai connu plus difficile, mais avec 110 bornes dans les pattes, ça fait mal. Une fois en haut, je me laisse glisser jusqu’au premier village, non sans essuyer une nouvelle averse orageuse. J’achète une bouteille d’eau dans une épicerie, histoire d’entrer en contact pour solliciter un hébergement, mais je ne reçois en retour que refus et visages fermés. Idem auprès de gens sur le bord de la route. Les jambes lourdes, je me traîne jusqu’au village suivant, Racasdia, où je n’ai pas plus de succès. Tout le monde me renvoie vers Oravita, ville plus importante. Ce n’est plus qu’à 6 kilomètres, mais cela me semble inaccessible, d’autant que le soleil se couche. En quittant la route principale à la sortie du village, je trouve un petit terrain d’herbe sur une rue adjacente. Je décide de m’installer là. Après une toilette succincte, je fais chauffer de l’eau pour cuire mes pâtes. Un voisin, alerté par les flammes, vient me voir. « No problem » ! me dit-il, et il me propose de planter ma tente devant son terrain, où l’herbe est moins haute. Puis il se ravise, dans son jardin, je serai à l’abri des « Gitans » qui habitent en face. Je rentre donc Colibri et je commence à manger mes pâtes. Et voilà mon gars qui revient avec un bol d’eau de vie de prune qu’il me fait goûter. Ce n’est pas vraiment ce qui me fait envie, mais je dois reconnaître qu’elle est bonne. Il m’emmène voir l’alambic artisanal dans lequel il est en train de distiller le cru 2020. Puis il revient avec une lampe torche et me fait faire le tour du propriétaire : poulailler, soue à cochons, garage du tracteur, potager, jardin de fleurs, verger. Et à chaque fois il cueille et me tend les produits, tomates, fleurs, pommes. Comme j’ai toujours ma casserole de pâtes et mon gobelet de gnôle dans les mains, je suis vite encombré ! C’est un vrai gag, et je ris dans mon for intérieur, sans doute pour la première fois de la journée.

Pour finir, Pietro (on est devenus intimes) me propose de dormir dans le foin et m’aménage un petit espace dans sa grange. Je ne me fais par prier car cela m’évite de monter ma tente de nuit. Je m’installe donc dans le foin avec mon sac de couchage, qui s’avère bien suffisant tant la litière est chaude et confortable. Pas besoin de berceuse; je crois que c’est le soir où je me suis senti le plus fatigué de tout mon voyage.

Le soleil se lève sur le Danube.
Rencontre avec Alain, l’Alsacien.
Vive les abribus !
Ma voiture, mon fauteuil et ma canne à pêche, c’est le bonheur.
Après la pluie, l’arc en ciel.
Le soleil baisse, les coups de pédales deviennent lourds.
Un nid douillet dans le foin.

Mercredi 26 août

Racasdia /Timisoara, 116 Km

Il m’aura fallu attendre 66 ans pour passer ma première nuit dans le foin. Et je n’ai qu’un regret, ne pas l’avoir expérimenté plus tôt. C’est très confortable, ça sent bon et c’est très chaud. Avec seulement mon duvet, j’ai même eu trop chaud durant la nuit. A part une crampe derrière la cuisse, j’ai dormi d’une traite de 21 h à 6h30 ! Mes voisines les biquettes ont été très discrètes. En revanche, les coqs avaient mal réglé leur réveil. Et Comme d’habitude, les chiens du voisinage ont aboyé à tour de rôle. Mais cela ne m’a pas dérangé plus que ça.

Au matin, même pas besoin de rallumer le réchaud, le café est servi sur place, accompagné d’un croissant ! Sous ses airs bourrus, Pietro est une vrai maman poule !

Dès le départ, je sens que cette journée peut être belle. Le soleil brille, il fait frais, la route est plate et un petit vent me pousse gentiment dans le dos. Mais ce dos, je le tends car je sais que la vérité du matin n’est pas toujours celle du soir… Toutefois, ces facilités vont se confirmer au fil de la journée. Bien sûr, il fait de plus en plus chaud, mais les autres conditions se maintiennent. J’atteins donc Moravita, la mi-parcours vers midi. Je prends le temps de déjeuner et de rédiger mon blog d’hier. Puis je repars pour une soixantaine de kilomètres plutôt faciles. C’est comme si les éléments voulaient se racheter des méchancetés d’hier !

Il est tout juste 16h30 quand j’arrive à Timisoara. C’est justement l’heure à laquelle je dois appeler Flixbus pour réserver la place pour mon vélo. Leur système de réservation est ainsi fait que vous devez acheter votre billet puis réserver votre « bagage spécial » dans les 48 heures précédant le départ. Et là, le ciel me tombe sur la tête. « Désolé, le bus est complet, impossible de prendre votre vélo ». Quelle solution me proposez-vous ? Attendez, je regarde. Bip bip bip. Plus personne au bout du fil. Deuxième tentative, même topo. Troisième appel; « Notre service clients est fermé, rappelez demain ». Grrrrr !

J’imagine toute sorte de solutions, mais aucune ne me convient. Je vais donc y aller au culot et essayer de convaincre le chauffeur de charger le vélo, quitte à lui laisser un billet. Ce sera d’autant plus difficile que le bus part de Bucarest et sera sans doute bien rempli en arrivant à Arad. On est mal, on est mal !

En attendant, je m’offre un premier tour de ville, et l’impression est très positive. C’est plein de beaux édifices, de jolies places et très vivant. Loin de l’image véhiculée par le nom de Timisoara en France, systématiquement associée à l’affaire du charnier. En fait, Timisoara a été le point de départ du renversement de Ceaucescu, la première ville « libérée ». Les manifestations y ont débuté le 16 décembre 1989, et le 18, les opposants avaient pris le pouvoir. Cela devait aboutir à la chute du dictateur le 22 décembre et à son exécution le jour de Noël. Afin d’accentuer l’image répressive de la Securitate, la police politique du régime, les opposants ont filmé des corps et laissé croire qu’il s’agissait de victimes de la répression. Dans l’euphorie du moment, les images du « charnier de Timisoara » ont été reprises par les médias du monde entier, sans vérification. Cela reste un exemple de ce que les journalistes ne doivent pas faire !

Loin de cette histoire sordide, la ville est donc très attractive. J’irai en voir plus demain, entre deux coups de téléphone à Flixbus…

chez Pietro c’est un peu le souk, mais l’accueil est chaleureux.
Pietro m’a accompagné jusqu’à mon départ.
Risque d’accidents sur 22 kilomètres…
Aujourd’hui, Colibri est fleuri.
La campagne électorale pour les élections municipales et départementales bat son plein et les habitants n’hésitent pas à afficher leurs préférences.
Un candidat qui va réveiller ses électeurs !
L’immense place de l’unité.
Le couchant met en valeur ce fronton.
Partout, beaucoup de monde et de l’animation.

Jeudi 27 août

Timisoara

Bien qu’installé confortablement, seul dans ma chambre de six, j’ai évidemment très mal dormi. A minuit j’étais encore sur mon téléphone à la recherche de solutions et à 4h du matin, j’envoyais un message sur un réseau d’entraide de cyclo-voyageurs.

Trois chopes de café n’étaient donc pas de trop ce matin pour me relancer. Après avoir écarté les options train et avion pour rentrer, il me reste deux solutions. Soit je trouve un transporteur qui achemine le vélo par camion, soit je fais le forcing auprès du chauffeur FlixBus. Et je vais examiner ces deux options successivement.

Dès 9h je suis à l’office du tourisme, où une dame très aimable m’indique l’adresse de DHL et me rédige un petit mot en roumain pour le cas où personne ne parle anglais. DHL peut effectivement transporter Colibri pour la modique somme de… 600 € ! J’ai beau dire que ce n’est pas urgent, ils ne font que du transport express par avion. Mais, gentiment, les employés me donnent l’adresse d’un transporteur routier, DPD. Celui ci est basé à l’extérieur de la ville, près de l’aéroport, le genre d’endroit pas fait du tout pour les vélos. Mais qu’importe, je m’y rends et l’employée, après avis de son chef qui observe et évalue Colibri, me dit que c’est possible. Le prix ? Une vingtaine d’euros ! C’est trop beau pour être vrai. Je suis sceptique, mais je reviendrai tout à l’heure.

De retour en centre-ville, je trouve un marchand de cycles qui me cède un carton. Le pauvre Colibri est littéralement désossé, privé de ses roues, de ses pédales, de son rétroviseur, le guidon tourné à 90 degrés et enfilé dans le carton, dûment scotché. Reste à trouver un taxi qui accepte la course avec un colis aussi volumineux. Coup de chance, le premier de la file est une Dacia Logan break. Pourtant le chauffeur commence par refuser, mais, devant mon insistance, il ouvre son coffre, pousse les deux pneus qu’il contient et y rentre le gros carton. Ouf ! Ensuite, il faut que je le guide car l’adresse ne lui dit rien. Mais on arrive à bon port et Colibri est pris en charge par le transporteur pour la modique somme de 30 €. Il devrait arriver à Sablé dans une semaine environ. A Dieu vat ! Pour redescendre en ville, je fais du stop, ce qui me permet de vérifier que ce mode de déplacement fonctionne bien en Roumanie. Exact ! Je n’attends pas plus de trois minutes avant d’être embarqué. Arrivé à l’hostel, je prends une douche pour éliminer les traces de cette opération un peu compliquée mais salutaire. Ainsi pourrai-je prendre le bus demain sans stress, sans avoir à mener un nouveau combat avec le chauffeur. Une balade en ville et une bière en terrasse finissent de me détendre. Mes pas me ramènent invariablement vers les deux places principales de la ville, celle de l’Unité et celle de la Liberté. Toutes deux sont bordées de très beaux immeubles 18ème et 19ème, fortement inspirés de l’architecture viennoise. Normal, puisque la ville appartenait à l’Autriche-Hongrie jusqu’en 1918. Beaucoup sont en rénovation et les chantiers vont bon train. Ceux qui ont déjà subi un lifting sont magnifiques, et les autres en ont bien besoin. 

Le dernier musée que je voulais visiter, celui de la Révolution de 1989, est hélas fermé. Je me contente donc de flâner en me posant ici et là sur un banc pour écouter un des nombreux musiciens de rue.

C’est aussi l’heure du bilan car, Colibri parti, mon vrai voyage est terminé, même s’il me reste 2.500 kilomètres à faire pour rentrer à la maison. Au passage, mon compteur de vélo en affiche 3.225, soit bien plus que je n’avais prévu. J’éprouve de la nostalgie bien sûr, mais aucun regrets. J’ai effectué le parcours prévu, et même plus. J’ai vu ce que je suis venu voir, j’ai fait des rencontres sympa, j’ai vécu au plus près de la nature, j’ai surmonté les difficultés et les galères. Une fois de plus, j’ai eu la chance de ne connaître ni accident ni incident mécanique ni agression. Maintenant j’ai juste hâte de rentrer chez moi, de retrouver ma petite femme qui m’a laissé cette liberté, toute ma famille et mes amis.

Vous tous qui m’avez suivi durant ces quarante jours, je vous remercie du fond du cœur pour votre fidélité, votre soutien et vos encouragements. Tout cela me fait du bien et m’aide dans les moments difficiles. Les larmes me montent aux yeux en écrivant ces mots sur la place de la Liberté. Je suis ému, je suis fatigué, je suis heureux.

A demain quand même pour la toute dernière étape qui, on l’a vu à l’aller, peut aussi réserver quelques surprises…

La place de la Liberté à 8h du matin.
Avec ses 90 mètres de haut, la cathédrale orthodoxe est le plus haut monument de la ville.
L’intérieur est très spacieux.
Partout, d’immenses bâches de chantiers.
Ici, on en est aux finitions.
On peut être en travaux et rester élégant.
La place de l’Unité, baignée de soleil.
La couleur ? Même pas peur !
On imagine la foule en 1989 sur cette immense place de l’Unité.
Colibri est empaqueté, le voyage est terminé.
Après dîner, un dernier regard sur la place de l’Unité.

Vendredi 28 août

Timisoara /Arad/Paris

Surtout, ne pas prendre de risques et se donner de la marge. Mon bus part de Arad à 16h30. Pour m’y rendre, j’ai le choix entre les trains de 8h25 ou 13h05. Sachant qu’il faut 1h20 pour parcourir les 60 kilomètres, j’opte pour la sécurité du train du matin. Debout à 6h30, dans un taxi à 7h30, dans le train à 8h. Après qu’un cheminot a consciencieusement tapé toutes les roues avec un marteau, on part pile à l’heure.

Et si le trajet est si long, ce n’est pas à cause de la vitesse, tout à fait honorable. Ce sont les arrêts très fréquents qui rallongent le voyage. Car ce train est un véritable omnibus comme on n’en fait plus beaucoup chez nous. Il fait des haltes en rase campagne et dans des villages auprès desquels Juigné et Avoise font figure de mégalopoles. Mieux même, il peut stopper à la carte. En témoigne la mésaventure de cette dame qui ne parvient pas à ouvrir la porte à un arrêt. Le train redémarre, le contrôleur alerté par ses cris, appelle le conducteur et le train s’arrête de nouveau 500 mètres après la gare pour permettre à la passagère de descendre. En toute simplicité…

A la gare d’Arad, une mauvaise surprise m’attend, la consigne à bagages est exceptionnellement fermée aujourd’hui. Me voilà avec mes 20 kilos de bagages sur les bras et 7 heures à tuer ! Sans bouger de la gare, ça risque d’être longuet. La tenancière du bureau de change daigne à peine répondre à ma requête. J’ai plus de succès avec les gars de la sécurité, tout heureux d’arrondir leur salaire. Ils acceptent de stocker mes quatre sacoches dans leur local en échange d’un billet, et me voilà libre de mes mouvements.

Un tramway m’emmène dans le centre d’Arad, ville de 150.000 habitants, qui a été placée en Roumanie par le traité de Trianon en 1919, malgré une population majoritairement hongroise. C’est aujourd’hui un centre commercial et industriel important, qui fut même le plus dynamique de Transylvanie entre les deux guerres. De ce fait, la ville est dotée d’un riche patrimoine immobilier datant pour l’essentiel du 19ème siècle. Sa mairie est notamment réputée l’une des plus belles du pays. Dommage qu’on ne puisse pas la visiter. En revanche, je fais le tour du centre culturel, rénové récemment et qui abrite notamment l’orchestre philharmonique national. Ici aussi, beaucoup de bâtiments sont en travaux, et il reste beaucoup à faire pour sauver ce beau patrimoine.

Un sandwich /bière en terrasse et un tour au marché complètent cet agréable tour de ville. Encore une découverte; qui aurait idée de venir visiter Arad ?? Je reprends le tramway jusqu’à la gare pour récupérer mes valises au poste de garde, puis un taxi m’amène sur l’autogara Pletl, un parking qu’utilise FlixBus pour ses arrêts. Sur ce parking en périphérie de ville, la position de plaque tournante d’Arad prend tout son sens. Vers 15h, pas moins de cinq bus sont stationnés côte à côte et les passagers venus d’horizons différents se croisent, débarquent et embarquent vers des destinations variées : Bruxelles, Sofia, Bordeaux, Bucarest, Munich, Budapest, etc.

Je m’assure à plusieurs reprises que « mon » bus n’est pas parmi ceux là et quand tous sont partis,  je reste seul à attendre. Toujours un peu angoissant, même si l’application me dit qu’il est à l’heure. Effectivement, il arrive dans les temps. L’ouverture de la soute me confirme que j’ai fait le bon choix en mettant Colibri dans les mains d’un transporteur : il n’y a vraiment pas de place pour lui. Même mon bagage a du mal à rentrer ! Bien entendu, mon siège réservé est occupé par un intrus qui fait celui qui ne comprend pas. Alors, le chauffeur me trouve une place à l’avant, près d’une dame qui fait d’abord la grimace, puis se détend. Elle vit à Rennes, près de ses enfants et petits-enfants. Une sorte de Bretonne de Bucarest, ou une Roumaine de Rennes, quoi.

Le passage de la frontière hongroise est compliqué ; on y passe une bonne heure. Les douaniers hongrois ramassent tous les passeports, les vérifient, puis nous appellent à tour de rôle pour nous les restituer individuellement hors du bus pour vérifier qu’il n’y a pas de clandestin. Moi, je n’ai pas compris qu’il fallait rester dehors après la restitution du document d’identité. Du coup, quand le douanier est remonté dans le bus quasi vide, il m’a pris pour un chauffeur ! 
Quasiment le même scénario se reproduira à chaque passage de frontière; pour entrer en Autriche, puis en Allemagne, à chaque fois il nous faudra tous descendre et remonter un à un, après vérification des documents. L’Europe n’est plus ce qu’elle était !

Seule la frontière germano-française est franchie sans contrôle à Strasbourg. Malgré cela, on arrive à Paris Bercy avec une grosse demi-heure de retard. Pas de quoi remettre en cause mon train pour Le Mans, qui part de Montparnasse à 19h06.  Et me voilà de retour en Sarthe, riche d’une expérience supplémentaire et la tête pleine de beaux souvenirs. Reste à croiser les doigts pour que Colibri me rejoigne bientôt…

Ce petit autorail est bien mignon.
La dernière étape.
Un train d’un autre temps.
A pleine vitesse, la portière est ouverte.
Le large cours central, le boulevard de la Liberté, est bordé de beaux immeubles.
Le centre culturel mélange un peu tous les styles.
Dans l’hyper-centre, les cyclistes ont leur place.
Les Roumains sont friands d’épis de maïs grillés.
Le hall d’entrée de la mairie.
Comme diraient les agents immobiliers, il y a du potentiel !
Sur le parking Pletl, on prend le bus, on change de bus, on descend du bus, on part en bus.
Mon voyage au pays de Vlad l’empaleur m’a donné des idées pour faire sécher mes sacoches.